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Même si Un secret de Claude Miller ne sortira que le 3 octobre prochain, il est possible de se plonger dès maintenant dans le passionnant supplément Cinéclasse que lui consacre Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) dans son numéro de juillet-août (n° 360).
Dans son éditorial, le journaliste Christian Bonrepaux fait remarquer que la simplicité de l'écriture de Philippe Grimbert, qui n'a sans doute pas été étrangère à son succès de librairie, "ouvre sur des problématiques complexes". Ce sont ces problématiques que le numéro s'attache à baliser, sans oublier de les confronter leur traduction cinématographique. Le mensuel interroge ainsi deux enseignants de philosophie (Education à l'image) et une professeure de Français (De la salle à la classe) sur les thématiques abordables en classe : la dimension autobiographique du roman, l'introduction aux concepts de la psychanalyse, la traduction cinématographique du réseau métaphorique du livre, etc.
Il interviewe plus longuement le psychiatre et psychanalyste Maurice Corcos, spécialiste du lien entre littérature et enfance, qui analyse très finement les liens entre roman familial et Histoire, traçant des parallèles avec des auteurs comme Georges Pérec (à qui il a consacré un livre, Penser la mélancolie, Albin Michel, 2005), Primo Levi ou Orson Welles : "La grande histoire a volé son frère au jeune garçon, le narrateur. Elle se noue, s’enchevêtre jusqu’à l’étranglement avec l’histoire familiale, la relation amoureuse entre son père, Maxime, et Tania, le sacrifice d’Hannah, la mère. C’est ce télescopage et la fièvre du temps qu’il génère qui confère sa force et son originalité à ce roman autobiographique et en même temps fictionnel au sens de la place qu’il donne non seulement aux faits mais aussi à la mémoire nostalgique que prodiguent les fantasmes et l’imaginaire."
Cinéclasse, Le Monde de l'Education N° 360, Juillet-août 2007
Comme en 2002 avec Elephant de Gus Van Sant, le Jury (six enseignants, deux étudiants et deux "professionnels" : l'actrice Bernadette Lafont, et le metteur en scène Marcel Bozonnet) du Prix l'Education Nationale a devancé celui de la Sélection Officielle en couronnant le très beau 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu quelques heures avant qu'il se voie décerner la Palme d'Or…
Voici le texte de la proclamation du jury, qui motive ce choix :
"4 mois, 3 semaines, 2 jours est une fiction radicale, mais émouvante parce c'est un film qui ne triche jamais. Une des grandes qualités du film consiste à regarder le sujet droit devant d'une manière implacable, sans disgression, sans rupture de rythme.
Ce qui nous est donné à voir, c'est une relation d'une extraordinaire solidarité entre deux jeunes femmes pour permettre à l'une d'entre elles de subir un avortement clandestin. Ce qui dans les dernières années du communisme en Roumanie était un acte illégal (depuis 1966), qui fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes.
Dés les plans d'ouverture, sans que rien ne soit pourtant exprimé, le film installe une atmosphère d'indécision et d'oppression.
A partir de là, le film s'inscrit dans une esthétique naturaliste. Sans misérabilisme, en de longs plans séquences, alternativement hyper mobiles ou fixes, la caméra capte la déliquescence d'un pays sous le joug totalitaire tout en restant focalisé sur les deux personnages principaux, leurs actes, leurs émotions. Nous avons été particulièrement sensibles à la double perspective: l'inscription historique et la question de l'avortement toujours d'actualité.
L'aproche descriptive, se révèle d'une incroyable efficacité. Clea tire l'action vers le thriller, captant le spectateur pour ne plus le lacher. De ce point de vue la longue quête nocturne d'Otilia et de son "baluchon" encombrant est un modèle du genre. Et comment ne pas parler de la scène centrale du film —un insupportable huis-clos au cours duquel l'avorteur, se livre à un abject chantage sexuel— qui est montré sous la forme d'un hymne au hors champ (avec notamment la force du plan fixe sur Otilia de profil dialoguant avec son amie).
Pour échapper aux pièges de l'académisme et des raccourcis psychologiques d'un tel argument scénaristique, il est évident qu'il fallait un grand cinéaste. Cristian Miungiu épure son trait et enchaîne les séquences avec une maîtrise formelle époustouflante (qui s'inscrit dans le renouveau du cinéma roumain). Enfin, est-il besoin de dire que la sobriété de la mise en scène est valorisée par une direction d'acteurs remarquables."
Joint par téléphone, Vincent Marie, un des six enseignants du jury, professeur d'histoire et membre actif de Cinehig (voir notamment son dossier sur le cinéma africain) a levé un coin de voile sur les délibérations : 4 mois l'a emporté "en finale" sur le film israélien La visite de la fanfare d'Eran Kolirin, présenté dans la sélection Un certain Regard et qui a reçu le Prix de la Jeunesse. Selon lui, le Jury a voulu refléter une Sélection Officielle "engagée et ouverte sur le monde" (s'inscrivant ainsi en décalage avec le choix de l'année précédente, Marie Antoinette, qui l'avait emporté sur Babel grâce à la voix prépondérante du président Frédéric Mitterrand), tout en "prenant des risques" : il a ainsi écarté Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et De l'autre côté de Fatih Akin, très appréciés par le jury mais qui auraient constitué des choix "un peu trop attendus" pour un Prix de l'Education Nationale. Comme les années précédentes, le film lauréat fera l'objet d'un DVD pédagogique qui devrait sortir dans le courant de l'année prochaine.
Histoire et politique
Pour désigner la démarche d’un réalisateur, les critiques parlent parfois, un peu pompeusement, de "geste" cinématographique. Pour le coup, le terme s’applique avec une merveilleuse simplicité au premier film de Sandrine Bonnaire en tant que réalisatrice. Elle s’appelle Sabine n’est en effet qu’un geste, tout entier résumé par son titre : il s’agit de nous donner à voir (plutôt que nous "montrer") un être humain singulier ; une singularité marquée par le handicap, sans pour autant s’y résumer.Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, Quinzaine des Réalisateurs
En signant l’adaptation du roman de Barbey d’Aurevilly, Catherine Breillat rejoint le bal à la mode des adaptations costumées, aux côtés de Jacques Rivette et de son Ne touchez pas la hache. A la différence notable, que s’il y a dans les deux cas souci de fidélité au texte littéraire, le langage paraît naturel et le rythme romanesque préservé par l’écriture cinématographique de Catherine Breillat, tantôt vive, tantôt lascive, à l'image de la panthère, animal fétiche de l’auteur dandy.
Si comme le titre l’indique, la vérité réside dans la fidélité infidèle, la mise en scène reproduit de manière vertigineuse le paradoxe. En effet, si elle s’attache aux traits caractéristiques de l’écriture de Barbey : récit enchâssé (traduit en un flash-back entrecoupé), héroïnes féminines "viriles" et personnages masculins délicieusement féminins, elle sait aussi s’émanciper du roman, mais sans être hors-sujet, toujours avec l’objectif d’en restituer la vérité profonde, celle du romantisme des artistes. La Vellini et son amant Ryno partent-ils à l’étranger ? ce sera dans une Algérie digne de Delacroix ; la Vellini réside dans un hôtel particulier ? ce sera un musée improbable, évoquant davantage la célèbre maison de Pierre Loti qu’un appartement bourgeois du XIX°. Enfin, Fu’ad Ait Aattou incarne un Ryno renversant, que Breillat a choisi pour sa resssemblance avec le portrait de Lorenzo Lotto, mais aussi pour sa bouche sensuelle qui évoque le souvenir des adolescents du Caravage. Quant à la marque de fabrique de Breillat, ses fameuses scènes de nus, elles acquièrent une dimension picturale ; et quand elles s’animent, c’est pour faire respirer le texte de l’Amour.
Une vieille maîtresse offre donc un tableau magistral de l’amour Romantique (au sens littéraire du mot), centré sur une Vellini haute en couleurs, à la fois maman et putain, sublime et parfois grotesque, le regard ironique de la réalisatrice rappelant le narration des récits de Barbey. On ajoutera que la distribution est taillée sur mesure jusque dans les seconds rôles, avec un Michaël Lonsdale cynique et une Yolande Moreau pétrie de bons sentiments hypocrites
Une vieille maîtresse de Catherine Breillat. Sélection Officielle
Une grand-mère, Alexandra, vient rendre visite à son petit-fils, sous-officier, dans un baraquement militaire, en Tchétchénie. Dans la poussière sépia, sous un soleil sale, les soldats portent l’uniforme débraillé, écrasés par le vide et l’absence de repères, hors du campement.
Au dehors, il y a pourtant une ville tchétchène, et son marché, où malgré les bâtiments éventrés une vie demeure. Comme à l’intérieur du campement, ce sont les "vieilles", Alexandra et Malika, celles qui sont appelées à disparaître, (et avec elles toute une mémoire) qui sont encore vivantes.
Livrée à elle-même, Alexandra sort et même si le déplacement n’est pas une chose aisée pour son corps fatigué, elle s’en va ramener des cigarettes et des petits gâteaux pour les soldats, comme une véritable babouchka. Elle regarde et voit la jeunesse d’en face (la tchetchène) s’enfoncer sans un mot dans la résistance, perdant tout contact avec l’humanité, celle qui passe par le langage, tandis que Malika, une institutrice à la retraite, lui offre l’hospitalité et lui ouvre les yeux.
Par son prénom et son nom, le personnage d’Alexandra renvoie aux Tzars, Alexandre et Nicolas, aux épopées de Tolstoï, mais aussi aux romans de Dostoïevski. Sa silhouette et sa voix esquissent au fond de la mémoire, les ombres et les chœurs de l’Armée Rouge, mais dans cette Russie en attente et en guerre, ce qu’elle découvre c’est de part et d’autre, une jeunesse abîmée et condamnée à vivre sans avenir.
Alexandra d'Alexandre Sokourov, Sélection Officielle
Persepolis aura-t-il la Palme ? Il serait en tout cas étonnant que le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud reparte sans prix, après la longue ovation qu’il a reçue lors de son unique projection en Sélection Officielle. Peu importe que ce succès couronne moins une nouveauté cinématographique (le film pâtit de la linéarité de sa narration, qui couvre les quatre albums de la série autobiographique, et de quelques baisses de rythme) que la singularité d’une œuvre et d’un parcours : par son talent unique et par ce qu’il symbolise, Marjane Satrapi méritait amplement son triomphe cannois, et l’audience qu’elle lui apportera au-delà du cercle déjà large des lecteurs de la bande dessinée.
Après les protestations très officielles de l’Etat iranien, on ne manquera pas sans doute pas d’enrôler Persepolis sous la bannière de la résistance au fondamentalisme et à l’oppression des femmes. Mais c’est à son regard d’auteure (beauté du graphisme en noir et blanc, que l’animation n’a pas trahi, humour souvent dévastateur, émotion discrète dans les passages les plus intimes) que Marjane Satrapi devra le succès de son film.
S’il est un prix que Persepolis mérite haut la main en tout cas, c’est bien celui de l’Education Nationale. Qu’on l’aborde par le biais de l’Histoire qu’il raconte (le film expose fort pédagogiquement l’histoire de l’Iran, du coup d’état de Reza Khan en 1921 jusqu’à la période contemporaine de la République Islamique), de son écriture (répondant à toutes les caractéristiques du genre, il constitue une façon originale d’aborder l’autobiographie) ou des valeurs qu’il défend (liberté et tolérance), Persepolis est un petit bijou pour les enseignants, d’autant plus précieux qu’il est accessible dès le collège. Dommage qu'il sorte à une période (le 27 juin) où les éleves auront dans leur majorité déserté les établissements.
Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Sélection Officielle
A côté des critiques de films, des interviews de créateurs ou d’acteurs, les « choses vues » sont un passage obligé pour les journaux qui couvrent le Festival, attisant la curiosité de ceux qui n’y sont pas, et l’ironie de ceux qui « y » sont sans « en » être. Si l’on préfère, à la sociologie sauvage que dessine ces notations, le regard aiguisé de vrais sociologues, on pourra se reporter aux textes rassemblés par Emmanuel Ethis (Université d'Avignon) lors du Festival 2004 (mais la faune qui hante la Croisette n’a sans doute pas beaucoup changé depuis), et mis en ligne sur le site de l’Exception, très sérieux groupe de réflexion sur le cinéma qui rassemble critiques, cinéastes et universitaires.
Lors du dernier festival on avait constaté à travers deux productions (Fast food nation et Babel) que les Etats-Unis s’intéressaient à leur frontière méridionale. Cette année, même si le lieu est présent chez les frères Coen (mais plutôt comme un des paramètres de leur brillante démonstration que comme enjeu politique), c’est plutôt l’Europe qui regarde vers ses marges ou ses "marches" : dans Import Export, Ulrich Seidl suit en parallèle les itinéraires d’une infirmière ukrainienne qui émigre à Vienne, et celui d’un jeune chômeur autrichien qui fait le trajet inverse. De l’autre côté (Auf den Anderen Seite) croise les destins d’une jeune activiste turque, obligée de fuir en Allemagne, et d’un universitaire allemand.
A Cannes les réactions du public font partie du spectacle : salles qui se vident d’ennui ou de désapprobation, broncas ou ovations quand la lumière se rallume, réactions spontanées du public lors même des projections. Il nous a été donné d’assister à deux micro-événements de ce genre dimanche dernier. Lors de la projection de Gegenüber de Jan Bonny à la Quinzaine des Réalisateurs, des cris de joie et de victoire ont salué la première gifle que Georg rend à sa femme Anne, qui le bat depuis le début du film, à rebours des schémas habituels. A la toute fin de Mang Shan de Li Yang (curieusement traduit en Blind Moutain en anglais et… Sourdes vallées en français), Xuemei fracasse d’un vigoureux coup de machette la tête de son "mari", un paysan qui l’a acheté 7000 yuans (étudiante, elle a été kidnappée), la séquestre et la viole depuis plusieurs mois, en toute bonne conscience et avec la complicité active de tout son village. A la projection de 15 h, le geste a provoqué un tonnerre d’applaudissements dans la salle Bazin où le film était présenté dans le cadre de la sélection Un Certain Regard.
Si la réaction spontanée du public de Gegenüber pouvait s’expliquer sinon s’excuser par le sujet et le ton un peu grinçants du film, les applaudissements non moins spontanés de celui de Mang Shan nous ont plongé dans le malaise. A la différence de celui de Georg, le geste défoulatoire de Xuemei n’a rien de libératoire : on devine le sort tragique réservé à la jeune femme (et à son père dont l’arrivée annonçait un espoir vite déçu) par les villageois après la mort d’un des leurs. Comment donc un film qui se présentait devant un public de festivaliers (a priori plutôt éduqué) bardé de si généreuses intentions peut-il tourner (au sens culinaire du terme), à l’appel au meurtre ?
Le tableau de l’humanité que dresse Mang Shan n’est pas sans rappeler Dogville de Lars Von Trier : veulerie et cupidité généralisées, concupiscence des hommes, complaisance des femmes. Mais à la différence de la fable du réalisateur danois, Li Yang prend soin de replacer son histoire dans un contexte économique et culturel précis, celui d’un petit village perdu de la Chine du Nord : misère de moins en moins supportable à mesure que l’on se convertit au capitalisme (l’argent est une obsession partagée par tous les personnages), survivance des schémas patriarcaux traditionnels, ravages de la préférence donnée au garçon (encore aggravée par la politique de l’enfant unique), démission des autorités, absentes ou corrompues, qui auraient pu corriger ces travers. Sur ce sujet ô combien scabreux, la mise en scène de Li Yang (déjà auteur du magnifique Blind shaft) évite le voyeurisme. Alors d'où vient cette gêne qui nous a accompagné pendant tout le film, et qu'ont confirmée les applaudissements du public ? C'est sans doute que Mang Shan ne donne aucun espoir à ses personnages, ni ne semble tirer d'enseignement des mésaventures de son héroïne. A quoi peut donc servir sa projection dans des cinémas occidentaux, devant un public qui n'est pas concerné par cette situation, et n'y pourra changer grand chose ?
Mang Shan (Sourdes vallées) de Li Yang. Un Certain Regard
A un journaliste qui demande à Marianne Pearl si oui ou non elle a visionné la vidéo de l’exécution de son mari, à la fin de Un cœur invaincu (A Mighty heart), celle-ci répond, en français dans le texte : "Vous n’avez aucune décence."
On n’osera être si catégorique à propos du film de Michael Winterbottom, présenté en Sélection Officielle hors compétition. Mais la question nous aura taraudé toute la projection : comment comprendre le projet d’adaptation du récit autobiographique de Marianne Pearl sur le kidnapping et l’assassinat de son mari par des terroristes pakistanais ?
"Film-enquête", à la manière des précédents films de Michaël Winterbottom (In this world, The road to Guantanamo) ou du romanquête de Bernard-Henri Levy (dont l’adaptation filmique est elle-même en projet) ? Mais au sein du haletant maëlstrom dans lequel nous plonge la mise en scène, on n’a pas vraiment l’impression de comprendre ou d’apprendre quelque chose de nouveau, que ce soit sur l’affaire Pearl en elle-même , sur la diplomatie américaine ou celle du Pakistan.
Hommage à Daniel Pearl ? Mais son assassinat ne fait pas de celui-ci une figure plus héroïque que les centaines de journalistes qui couvrent les régions les plus dangereuses du globe. Il n'est d'ailleurs mis en scène dans Un cœur invaincu (sous les traits de l’acteur Dan Futterman) qu’à travers les souvenirs intimes de sa femme, au gré de flash-backs un peu sentimentalistes…
Simple thriller "tiré d’une histoire vraie" alors ? Mais comment tenir un suspense d’une heure et demie sur une histoire dont tout le monde connaît déjà la fin ?
C’est d’ailleurs dans la dernière partie du film, après l’annonce de la mort du journaliste, que le film touche au plus juste. La vrai sujet était peut-être là : le courage et la dignité de Marianne Pearl, son refus d’un discours de vengeance ("tant qu’il y aura de la misère sur terre on trouvera des gens pour accomplir ce genre d’actes"), et le destin d’un fils orphelin qui grandira en sachant que l’attendent quelque part les images de la décapitation de son père.
A l’inverse, raconter par le menu l’histoire de Daniel et Marianne Pearl tient ici de la fausse bonne idée généreuse, même brillamment mise en scène par Michael Winterbottom, même (et surtout) interprétée par Angelina Jolie et produite par son mari Brad Pitt. Les derniers plans du film, qui nous montrent la star rentrer les mains chargées de sacs plastiques dans le banal appartement parisien qu'habite Marianne Pearl, alors qu’on a plutôt l’habitude de la voir sortir des palaces et des boutiques de luxe, ne font qu’accentuer l’artificialité de l’ensemble.
Un cœur invaincu (A Mighty heart) de Michael Winterbottom, Sélection officielle, Hors Compétition
Le parcours d’un homme peut-il résumer un demi-siècle d’Histoire ? C’est le pari de L’Avocat de la Terreur de Barbet Schroeder (Un Certain Regard) qui en suivant (et en perdant parfois) les traces de l’avocat Jacques Vergès, nous ballade de l’Europe, au Proche-Orient, du Maghreb jusqu’au Cambodge, de la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux années 1990… Le film, qui pourrait porter comme sous-titre "L’envers de l’histoire contemporaine", permettra en ces temps de révisions aux lycéens les plus curieux de relire d’un autre œil leur programme d'Histoire de Terminale.
Dense et complexe, L’Avocat de la terreur reste foncièrement pédagogique, par la grâce d’un montage qui slalome avec aisance entre les grands procès de l’avocat. Sur un mode tantôt ironique (voire franchement désopilant), tantôt terrible, il montre le parcours d’un homme dont on continue à se demander au final s’il est un héros ou un salaud. Choix de cinéma ou incapacité à percer le mystère, le film ne répondra pas vraiment à la question à la mode "Qui connaît monsieur Vergès ?".
Amoureux passionné, qui plaide pour Djamila Bouhired et Magadalena Kopp, s’enflammant pour la cause révolutionnaire ? Stratège brillant qui impose dans le monde de la plaidoirie la "rhétorique de la rupture" destinée à renvoyer l’accusation à une stérilité argumentative ? Ami douteux qui cultive un réseau nébuleux, des héritiers de l’idéologie nazie au terroriste Carlos, en passant par Pol Pot et une belle brochète de despotes africains ? Héros, revenu de tout, d’un vrai film d’espionnage ?
Une chose est certaine, Vergès sait théoriser et exposer son action. Mais l’acuité de son intelligence laisse éclater un égotisme pétri d’orgueil, l’orgueil de celui qui se vante, à propos du procès Barbie, de valoir à lui seul les trente-neuf avocats de la partie civile.
A travers le portrait de cet homme indéfinissable, c’est un "il était une fois la révolution" que nous raconte L’Avocat de la terreur : l’histoire d’une jeunesse folle éprise d’actions généreuses qui auront viré au fanatisme.
> On pourra précéder ou prolonger le plaisir de la projection en surfant sur le passionnant site officiel du film qui revient sur les protagonistes et les dossiers du film, extraits, textes et liens à l'appui.
L'Avocat de la terreur de Barbet Schroeder, Un certain Regard. Sortie en France prévue le 6 juin 2007.
Les Etats-Unis d’Amérique, un grand pays… malade : c’est le sujet du nouveau documentaire de Michael Moore, qui après la politique économique (Roger et moi), la culture de la violence (Bowling for Columbine) et la politique étrangère (Farenheit 9/11, Palme d'or en 2004), s’attaque cette fois aux travers du système de santé de son pays.
Sicko dénonce avant tout la libéralisation du secteur de l’assurance maladie, devenue la chasse gardée d’entreprises capitalistiques, qui y appliquent la même philosophie et les mêmes principes de gestion que leurs consœures de l’industrie, des services ou de l’agroalimentaire. Du standardiste au médecin-conseil, c’est sur leur capacité à minimiser les coûts (en décourageant d’emblée les clients les plus fragiles, en refusant à leurs assurés des soins pourtant vitaux, en cassant des contrats au moindre prétexte) qu’elles jugent et récompensent leurs employés. Michael Moore dénonce également l'hypocrisie des politiciens, conservateurs (réjouissante tartufferie du "conservatisme compassionnel") ou démocrates (Hillary Clinton n’est pas épargnée), qui ont toujours cédé aux arguments sonnants et trébuchants des lobbyistes.
La méthode du documentariste, elle, n’a pas changé d’un iota, et Sicko risque de s’attirer les mêmes louanges et les mêmes critiques que ses œuvres précédentes : à l’actif, un courage certain (l'escapade à Cuba lui vaut des poursuites de l'Etat américain), une verve satirique dévastatrice, une invention constante dans les procédés (musique, extraits d’archive, incrustations, le film fait flèche de tout bois) ; au passif, le chantage permanent à l’émotion, le côté "qui trop embrasse mal étreint", et surtout les flagrantes simplifications que le film fait subir à la réalité.
Ainsi, aux deux tiers du film, la présentation idyllique du système français de sécurité sociale laissera le spectateur plutôt rêveur : nous y apprenons ainsi qu’aux urgences on n’attend jamais plus d’un quart d’heure, que les soins de santé sont intégralement remboursés par l’Etat, et que les crèches couvrent tout le territoire. Mais le pire est atteint dans l’épisode cubain, qui épouse avec un certain cynisme la propagande castriste.
De film en film, la question-Moore reste donc posée : la fin justifie-t-elle les moyens ? Peut-on redresser d'énormes mensonges à coup de demi-vérités ? Pour y répondre, il ne faut pas oublier que c’est encore et toujours au public américain que Michael Moore s’adresse : en multipliant les exemples étrangers, chez les vassaux méprisés (Canada, Grande-Bretagne), ou les prétendus "ennemis" (Cuba et dans une moindre mesure la France), c’est la fierté américaine qu’il veut ravaler, c’est une violente prise de conscience qu’il cherche à provoquer. Il s'en expliquait d'ailleurs lors de la conférence de presse : "Je sais qu’il est difficile de m’entendre dire des choses aussi roses et agréables sur le Canada, mais quoi qu’il en soit, je pense que si nous avions un système comme le vôtre aux Etats-Unis, nous nous en sortirions mieux. S’il y a des défauts à corriger dans le système canadien, ce n’est pas à moi de le faire, c’est à vous de le faire. En voyageant à travers le monde et en observant les systèmes en France, au Royaume-Uni, à Cuba, mon idée était d’aller voir ailleurs ce qui fonctionne bien, de rassembler toutes ces données pour aboutir à un système cohérent applicable aux Etats-Unis."
Du point de vue de l’enseignant, le film est donc encore une fois à prendre avec des pincettes, même s’il permettrait d’approcher en classe de Géographie les faiblesses du géant américain, et peut être étudié avec profit en classe de Sciences Médicales et Sociales. Il a en tout cas le mérite d’exposer très pédagogiquement les principes fondateurs des systèmes de santé anglais et français, tous deux hérités de la Seconde Guerre Mondiale (en France ces principes sont exposés en mars 1944 dans la charte du Conseil National de la Résistance, voir cet historique de la Sécurité Sociale) : chacun paie selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
Le rappel peut s’avérer utile, notamment en classe d’ECJS, pour des élèves qui n’ont jamais entendu parler que du "troudelasécu". Pour un public français, ce n’est d’ailleurs pas le moindre étrangeté de ce film que de se présenter sur les écrans cannois à l’heure où la France a majoritairement exprimé dans les urnes son "exaspération" face aux modalités de la solidarité nationale, et signifié le choix d’une société plus individualiste.
Sicko de Michael Moore, Sélection Officielle Hors compétition
Avant toute chose, Izganie (le Bannissement) d’Andrei Zviaguintsev provoque chez le spectateur une véritable sidération visuelle. Il lui demande également une lecture, un déchiffrement, on dirait presque une exégèse tant les références bibliques semblent prégnantes. Dans le cadre d’une Nature aussi belle que désolée se noue une tragédie conjugale qui se hissera jusqu’au métaphysique. Alex et Vera s’installent à la campagne avec leurs deux enfants Kir et Eva, dans la vieille maison paternelle. Vera avoue à son mari qu’elle attend un enfant "qui n’est pas le sien". Le cinéaste multiplie les références à la Bible (des enfants qui construisent un puzzle représentant l’Annonciation, une gravure au mur où l’on devine Adam et Eve séparés par l’arbre de connaissance, la lecture d’un extrait des Evangiles qui dit l’absolue nécessité de vivre dans l’Amour…), tout en construisant lentement mais sûrement un récit dont la puissance de suspens est savamment entretenue. Véra reviendra d’entre les morts pour délivrer la réponse de l’énigme qui plonge le spectateur dans une surprise médusée et une réflexion sans fond.
Le Retour, le précédent film de Zviaguintsev, mettait en scène un père qui décidait d’assumer son rôle auprès de ses deux fils, sans y parvenir . A ce titre, Izgnanie, peut se lire à la fois comme le prologue et/ou la suite du retour. Suite, parce qu’Alex et son frère Mark sont deux frères dont on devine qu’ils ont été élevés seuls par leur père, à la rude, et que l’absence de la mère aura privés d’une part d’humanité. Prologue, parce qu’à la fin du film, on peut supposer qu’Alex, guidé par le fantôme de Vera tentera de donner à nouveau du sens au mot "père", vis à vis de ses enfants. C’est Vera au final qui donne toute sa force au film. Femme aussi belle physiquement qu’usée intérieurement, elle trame une fatalité silencieuse qui convoque les plus grands personnages tragiques féminins, Phèdre et Médée, pour faire advenir l’âpre vérité.
Izganie (le Bannisement) d'Andrei Zviaguintsev, Sélection officielle
Auteur de deux magnifiques long-métrages à la lisière du documentaire (Paria et La Blessure, saisissantes plongées dans les marges de la société), Nicolas Klotz se lance avec La Question humaine dans la fable philosophique, via l’adaptation d’un court roman de François Emmanuel. Le film raconte l’histoire de Simon, psychologue d’entreprise qui à l’occasion d’une enquête sur l’un de ses directeurs, va se retrouver confronté à un passé qui n’est pas le sien. La thèse de François Emmanuel et Nicolas Klotz est qu’il n’y a pas de différence de nature entre la politique salariale des entreprises capitalistiques modernes et le système nazi d’extermination des juifs : la barbarie commence quand le langage technique fait disparaître la "question humaine" et dédouane ceux qui l’emploient de tout questionnement moral.
La réflexion, provocante, pourrait être stimulante. Elle est hélas invalidée ici par une certaine lourdeur symbolique du scénario, qu’accentue encore la grandiloquence de la mise en scène. Ainsi, l’entreprise pétrochimique pour laquelle travaille Simon s’appelle la SC Farb : allusion transparente à la IG Farben, le conglomérat qui entre autres fournissait le gaz Zyklon B au régime nazi. D'abord séduit par cette attaque radicale du libéralisme, le spectateur finit par se récrier devant ces analogies lourdingues entre CAC 40 et Troisième Reich. Peut-on sincèrement identifier les victimes de plans sociaux à celles des camps d’extermination ? Le peuple zélé des cadres à des héritiers d’Eichmann ? Est-ce que toute entreprise de rationalisation managériale est nécessairement frappée du sceau du fascisme ?
L’ennui et l’agacement tournent franchement au malaise quand l’évocation de la Shoah ne semble plus qu'au service de l’exercice de style: ainsi de la séquence finale, mi-Duras mi-Lanzmann, où sur fond d’écran noir la voix de Mathieu Amalric énumère les prénoms de déportés entrecoupés de mots allemands.
La Question humaine de Nicolas Kotz. Quinzaine des Réalisateurs.
En baptisant son premier film 17 fois Cécile Cassard, Christophe Honoré avait placé le début de sa carrière cinématographique sous les auspices du cinéma de Jacques Demy. Son incursion dans le genre de la comédie musicale n'est donc pas une surprise, à ceci près qu'il faudrait plutôt situer Les Chansons d'amour dans le registre de la tragédie.
Rendons tout d’abord justice à la qualité primordiale du film : les chansons, paroles et musiques, du film de Christophe Honoré sont sublimes, poétiques, irrévérencieuses, allant beaucoup plus loin que les ritournelles gentilletes qui rythmaient Jeanne et le garçon formidable, dernier succès notable de ce genre considéré désormais comme désuet.
Julie est en couple avec Ismael depuis un certain temps, trop. Pour mettre de l’air dans leur relation, ils accueillent depuis un mois Alice dans leur lit, mais lors d’un concert, alors qu’Alice entreprend une nouvelle relation nommée Erwann, Julie s’effondre terrassée par une crise cardiaque (le cœur brisé ?). Tandis que son ombre hante l’esprit de tous, Ismael entreprend de sortir la tête du gouffre. Le film divisé en trois parties, "la rupture", "l’absence", "le retour" met en scène un Orphée et une Eurydice modernes, dont le quotidien a usé l’histoire d’amour, en se référant explicitement au mythe d’Orphée pour le lyrisme qui chante celle qui n’est plus, mais aussi dans la séquence où l’ombre de Julie s’efface dans le dos d’Ismael. En relisant Ovide (Métamorphoses), on comprendra dès lors pourquoi Ismael délaisse les amours des jeunes filles pour chanter celles des jeunes garçons. Ludivine Sagnier, à la fois Albertine et Eurydice, impose au film une présence magnétique, que sa disparition sublime, alors que Louis Garrel, irritant au commencement en clone de Jean-Pierre Léaud, réussit à susciter une émotion profonde et véritable. Quant à Gwendal, le frère d’Erwan (Grégoire Leprince-Ringuet), il nous rappelle le Léo si attachant d’une des grandes réussites de Christophe Honoré dans le secteur de la littérature jeunesse, à conseiller aux plus jeunes : Tout contre Léo.
De l’hommage à Demy magnifié par Chiara Mastroianni jusqu’à la nouvelle géographie amoureuse du XXI° siècle, la comédie musicale montre qu’elle peut émouvoir et susciter la réflexion. Un bémol toutefois, le mélange de parisianisme bobo, d'afféteries "Nouvelle Vague" et de pures private jokes (les trois personnages lisent des romans publiés par l'éditeur de Christophe Honoré) pourra agacer le spectateur le mieux disposé.
Les Chansons d'amour de Christophe Honoré, Sélection officielle, en compétition
Film de commande pour le musée d’Orsay, Le voyage du ballon rouge hésite entre réécriture du film d’Albert Lamorisse de 1956, fable et naturalisme à la Maurice Pialat, tout en nous répétant l’importance des fils et des ficelles, qu’il s’agisse de ceux qu'animent les marionnettes ou de ceux de la filiation.
Suzanne, marionnettiste débordée (Juliette Binoche) engage une jeune étudiante en cinéma chinoise, Song, pour s’occuper de son fils Simon. Tout le long du film un mystérieux ballon rouge, dont on ne sait s’il peuple l’imaginaire de Simon en manque d’affection ou s’il est le résultat du film tourné par Song, parcourt Paris et joue à cache-cache avec le garçon.
Ce film chimérique, tourné par un Chinois à Paris, dans une langue étrangère, avec des acteurs étrangers, s’inscrit naturellement dans la sélection « Un certain regard ». On comprend bien en effet que Song est le double du réalisateur, qui armée de sa caméra découvre Paris et sa réalité, c’est-à-dire ses bus, ses affiches, ses écoles, ses rues. Le regard de l’autre apparaît ainsi le médiateur propre à saisir les décalages. Ainsi la sérénité olympienne de Song contraste avec l’interprétation débridée de Juliette Binoche, créant un contrepoint comique.
Par ailleurs, le cinéaste n’a de cesse de nous rappeler que la filiation s’inscrit dans une pédagogie de la vie, qui dévoile le mystère des choses et ce d’un point de vue technique. On retiendra à cet égard le travail de doublage fantastique qu’accomplit Suzanne et qui donne vie à ses marionnettes, le travail de l’accordeur de piano aveugle, ou Song expliquant comment elle fait ses effets spéciaux, ou bien encore la conférencière du musée guidant les enfants dans une lecture de tableau impressionniste…
Au final, on s’interroge toujours sur le sens et le symbole de ce fameux ballon : compagnon imaginaire, métaphore de la Chine, ou simple "ballon de rouge" (de "Saint-Amour" comme le suggère la chanson de Camille, dont l’album s’intitulait comme par hasard… le Fil).
Le voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien, Un certain regard
Cannes la première fois c’est sans doute comme Disneyland ou Hollywood : la construction mythique se heurte à une réalité géographique très prosaïque. Cannes ce n’était donc que ça ? Il faut réajuster toutes les images emmagasinées au fil des années (terrasses, chambres et couloirs d’hôtel, plateaux télévisés, portions de plages et pontons de yachts, et bien sûr les fameuses "Marches") à une géographie physiquement vécue (dans d’incessants déplacements notamment).
A quelques heures de la projection du film d’ouverture (My Blueberry nights de Wong-Kar-Wai), voici une petite sélection de sites pour suivre quasiment en direct, et par écrans interposés, le 60ème Festival de Cannes. A l’heure qu’il est la plupart de ces sites tiennent encore de la coquille vide, mais dès demain
Tout est dit, et l’on vient trop tard…
Autant il paraîtrait paradoxal, pour un site spécialisé dans l’actualité du cinéma, de faire l’impasse sur la manifestation cinéphilique de l’année, autant le blogueur se demandera avec angoisse, à l’instant du départ, quel pierre il pourrait bien apporter à la "couverture" de l’événement culturel sans doute le plus médiatisé du monde.
Un regard hypothétiquement "décalé" sur le Festival ? Mais à Cannes il est difficile de faire un pas de côté sans marcher sur les pieds d’un critique, d’un journaliste ou d’un autre blogueur… Une approche authentiquement pédagogique de l’événement ? Mais celle-ci nécessiterait du temps, de l'objectivité et du recul, denrées difficiles à trouver dans la frénésie de la manifestation… Ainsi, l’année dernière, assumant une part inédite de subjectivité, nous avions ainsi vertement critiqué le Marie Antoinette de Sofia Coppola… avant que le même film ne remporte le Prix de l’Education Nationale…
Dans les jours qui viennent, on se contentera donc de rendre compte modestement ici :
- des films, bien sûr (eux au moins changent chaque année) les plus attendus comme le Persepolis de Marjane Satrapi ou la Vieille maîtresse de Catherine Breillat (pour ne parler que du contingent français de la Sélection Officielle) mais aussi les découvertes et les surprises…
- de toutes les approches un peu originales (historique, géographique, sociologique) telles qu’on peut les glaner sur le web, de cet événement à la fois culturel, médiatique et économique…
- de notre expérience quotidienne de "festivaliers" enfin, entre ascétique retraite en cinéphilie (André Bazin parlait "d'acceptation provisoire de la vie conventuelle") et immersion dans une tonitruante foire aux vanités…
Post Scriptum : Au fait Zérodeconduite.net à Cannes c’est quoi ? C’est deux enseignants qui se relaient pour couvrir l’à peu près totalité (dans la durée tout au moins) du festival, tout en assurant leurs heures de cours dans le 93 (au prix de deux allers-retours chacun, de quelques aménagements d’emploi du temps, et de pas mal de fatigue au bout du compte)…
Joliment mais paradoxalement illustré par le minois de Kirsten Dunst en Marie-Antoinette (dont Annie Duprat dit qu'il "n'est pas un film historique au sens strict, mais une représentation qui, en forçant le trait, donne à voir la réalité d'une monarchie dépensière et autiste, soudainement arrachée à son élégant décor d théâtre par la brutalité de l'événement"), le numéro de TDC-Textes et Documents pour la Classe daté du 15 mars consacre un volumineux dossier à la problématique de L'Histoire au cinéma.
Au sommaire, après une longue introduction du spécialiste Christian Delage (qui se contente ici de résumer ses principaux concepts), des approches théoriques ("Enseigner l'Histoire par le cinéma" par Christophe Rabu), des études de cas (Marie-Antoinette, donc, mais aussi le diptyque Mémoires de nos Pères/Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood, Ben-Hur en poster) et des séquences pédagogiques (sur "Le Front populaire au cinéma", un épisode de Felix le chat…)…
On signalera tout particulièrement l'article, original et stimulant, de Raphaëlle Moine (Paris X) intitulé : "La fonction mémorielle du film d'époque". Définissant comme un genre à part entière la "fiction patrimoniale" (qui réunit "film historique" et "film en costume"), elle analyse sa (re)naissance au début des années 1980, après une éclipse d'une vingtaine d'années, (les Jean de Florette, Cyrano de Bergerac, Germinal… "ont [alors] pour mission d'être le ciment d'une nation ébranlée par les premiers échecs de la politique sociale de la gauche" mais sont aussi "les ambassadeurs de l'identité nationale à l'étranger"…), et un succès qui semble ne pas devoir se démentir à l'orée du XXIème siècle :
"L'extension et le succès du patrimoine comme bien commun qui scelle une identité collective ont été mis en rapport par les sociologues avec les destabilisations identitaires contemporaines, la mondialisation, la fin des Etats-Nations. De quelque manière —célébratoire, nostalgique ou critique— qu'elles investissent le passé, les fictions patrimoniales ont ainsi, elles aussi, pour fonction de contenir l'angoisse commune d'une discontinuité insensée, de procurer l'illusion de la pérennité en fixant le passé dans le présent qui le conserve pour le futur."
[TDC, L'Histoire au cinéma, N° 932, 15 mars 2007]
Si de nombreux films ont traité de l'apartheid et de ses suites, aucun n'avait jusqu'ici osé aborder frontalement la personnalité de Nelson Mandela. Il faut dire qu'il n'est pas évident de faire un film sur quelqu'un qui a passé vingt-sept ans en prison, et d'incarner l'une des rares icônes politiques de la fin du XXème siècle.
"Une icône", c'est le titre de l'éditorial de Christian Bonrepaux dans le supplément Cinéclasse que Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) consacre au film Goodbye Bafana de Bille August (au cinéma le 11 avril). Il souligne que Goodbye Bafana "échappe au piège de l'admiration béate en déroulant les fils du récit à travers le regard de James Gregory, son gardien pendant toutes les années de détention. La confrontation quotidienne d'un homme hors du commun et celle d'un Afrikaner ordinaire, convaincu de la suprématie de la race blanche, permet de mettre en évidence les mécanismes du discours raciste et leurs violences."
Comme chaque mois, les rubriques "Education à l'image" et "De la salle à la classe" replacent l'étude du film dans les programmes et les pratiques des enseignants. Ceux-ci pourront s'appuyer également sur le substantiel entretien avec l'historien François-Xavier Fauvelle-Marty, spécialiste de l'histoire de l'Afrique du Sud. il analyse le personnage de Mandela, à la fois symbole (le "plus vieux prisonnier politique du monde") et stratège, il décrit les difficultés de la transition démocratique (qui a fait tout de même entre 20 000 et 30 000 morts dans les années 1990) et la persistance encore aujourd'hui d'une forme d'apartheid économique ; il revient sur les racines du système racial, hérité des guerres entre colons néerlandais et britanniques : "En ce sens, la situation au sud de l'Afrique évoque celle des Etats-Unis après la guerre de Sécession. Dans les deux pays, en effet, les Noirs ont fait les frais d'une volonté de réconciliation entre deux communautés blanches."
[Le Monde de l'Education n° 358. Avril 2007. Supplément Cinéclasse]
[Voir également notre site pédagogique]