Un Batman de l´édredon.
C´est le profil de Phil, le meilleur ami de Mathieu, héros de Presto. Geneviève dit aussi de lui qu´il est un «player». Charmant portrait, n´est-ce pas ? Hélas, il ressemble beaucoup à l´impression que l´on a en sortant de ce court spectacle : superficiel.
La langue est pauvre, constellée de ces expressions populaires qui charment l´oreille mais qui n´ont pas grand chose à faire dans un texte théâtral. Les dialogues se veulent drôles mais ils sont criants de cette vérité que l´on n´aime pas toujours entendre. Imaginez : vous êtes une jeune fille enthousiaste ou un meilleur ami rentré fraîchement de Paris où votre charme exotique a fait, selon vos dires, des ravages, et vous vous rendez compte petit à petit que votre ami s´éloigne de vous et se referme sur lui-même. Il est tombé amoureux d´une image, photographie d´une fille (Julie) prise par hasard sur une terrasse de café qu´il hante désormais.
Bref, l´histoire d´une déchéance qui n´arrive pas qu´aux autres nous est proposée sans grande profondeur. Aucune réflexion ne vient élever le caractère anecdotique de l´affaire. De vieux procédés techniques nous font comprendre que le temps passe : immobilité des acteurs et augmentation du volume sonore de la musique marquent ainsi une chronologie de fait divers. Faut-il croire que l´auteur et metteur en scène, Marc-André Girard, n´a pas trouvé mieux pour rendre sa prose plus vivante ? Ce choix correspond dramatiquement au ton général de la pièce.
Quel dommage de voir le polyvalent et talentueux Stéphan Allard (François, fiancé de Julie) se compromettre dans cette aventure
Une véritable leçon de théologie morale.
Réputée difficile à monter, la pièce Axël de Villiers de l´Isle Adam était sur la scène du théâtre Prospero en février dernier. Beau défi qui n´a pas été concluant si l´on en croit le nombre de personnes qui ont quitté la salle au changement de personnages.
Un majestueux évêque fait la leçon à une postulante dans un couvent improbable. Son prône convoque tous les grands auteurs de la patristique latine et assène ses arguments avec la rigueur d´un grand inquisiteur médiéval en faveur de son oblation totale à l´amour divin qui l´attire comme un aimant. Mais la religieuse modestement installée près de lui ne dit mot. Il faut attendre un autre tableau, une autre confrontation pour qu´elle hurle un «NON» puissant et déterminé, libérateur et virginal. L´autre face-à-face réunit deux hommes supposément amis qui finissent par se quereller jusqu´à l´affrontement mortel final après le même refus de la contrainte et de l´ordre. Les deux personnages anti-conformistes se retrouvent mais sont dans l´incapacité de partager quoi que ce soit dans cette logique de l´évitement comme si la fatum ou quelque autre démiurge (Faust ?) les condamnaient à se croiser sans se voir. A chaque fois, la distance s´installe dans ce théâtre symboliste. Les événements ne sont pas vécus mais rapportés par ceux-là mêmes qui les ont vécus : la distanciation est le maître-mot de cette gageure. Les acteurs, remarquables, accentuent par leur diction saccadée et solennelle, le côté différé de la représentation ; ce qui peut susciter, comme chez mon voisin immédiat, une incontrôlable agitation et le désir effréné de partir. La rupture des rythmes chronologiques - la scène et l´acte sont sans doute des concepts bourgeois dépassés, en tous les cas inadaptés au «Faust français» qu´est Axël - et des repères spatiaux ainsi que l´inexistence du décor contribuent encore à créer un malaise presque existentiel et à perdre le spectateur qui ne comprend plus le sens de ce qu´il voit.
Condamner l´aliénation par le biais de l´obscure clarté du symbolisme tout esthétique qu´il soit relève tout de même d´un paradoxe peu accessible. Vraiment si la pièce est immontable, pourquoi ne pas suivre ce conseil et tenter le diable ?
Douillet et réconfortant
C’est toujours au cours de petits spectacles que la magie semble s’opérer en moi. Éloigné des théâtres depuis un petit bout de temps, je me forçai à sortir en pleine période d’intras (si vous voulez tout savoir). L’affiche était prometteuse : elle réunissait des grands noms du théâtre québécois : Vincent Champoux et Édith Paquet, qui interprètent un couple gagnant d’un reality-show. On note aussi la présence de Pierre Curzi, inoubliablement poilant dans les Invasions Barbares.
La pièce en tant que telle constitue un excellent divertissement. Loin d’inventer l’eau chaude, Vincent Champoux nous présente sa vision du bonheur contemporain, avec une grosse touche de cynisme. Le côté imprévu de chaque représentation, avec l’ « acteur invité », ne fait qu’ajouter au charme de cette excellente pièce. C’est donc avec ma bénédiction que vous irez au théâtre de chambre pour votre prochaine sortie
du 2 au 19 février 2006 au Théâtre de Chambre, salle Jean-Claude Germain du théâtre d'Aujourd'hui
Profond comme une image...
Sur la scène, trois caméras et trois écrans. Devant les caméras, les comédiens jouent tandis que leur image est projetée sur l’un des écrans. Le montage se fait en direct, devant nous, grâce aux acteurs qui sont aussi accessoiristes. La production se veut un étrange et indescriptible télé-théâtre. Un peu comme dans Mulholland Drive de Lynch, chaque personnage est joué par différents acteurs, et les récits se dédoublent et se télescopent jusqu’à nous perdre dans le dédale ainsi créé. Il est assez divertissant de voir l’image sur l’écran – le produit fini bien qu’assez grossièrement – et, simultanément, les acteurs qui la produisent à l’aide d’accessoires parfois ridicules. Cela dit, si la forme est vivante et créative, les personnages et le propos de cette pièce sont plutôt décevants. Les représentations les plus communes du monde moderne américain s’y retrouvent en doses extra-fortes : sexualité débridée, violence gratuite, obsession de l’image et délire médiatique. Bien qu’il y ait cohérence entre ce jeu de projections et l’univers créé par la télévision, on souhaiterait qu’une forme aussi inventive serve un récit moins délirant et un sujet moins usité.
De la compagnie new-yorkaise Big Art group
Du 16 au 18 février à l’Usine C
Sophie G.
Engagé mais dérangeant.
Le théâtre contemporain a traversé une phase sombre et violente, flirtant avec l´absurde, à partir des années 1980, en France en particulier. L´Espace Go montre en ce moment un des auteurs reconnus de cette tendance, Eugène Durif qui utilise l´écriture et la scène comme l´exutoire de ses angoisses et de ses pulsions de haine et de violence. Comme c´est difficile et déprimant pour les spectateurs !
Le décor est expressif et désincarné : des cintres pendent et, sur eux, des robes d´été démodées puis un tas de guenilles, de vêtements chiffonnés sur lesquels se vautrent les acteurs à plusieurs reprises. Bien sûr, cette mise en scène est supposée représenter le chaos et plus précisément celui de la guerre. Les dialogues, ponctués de propos sexuels («pine rouge» d´un chien censée pénétrer une jeune fille malmenée par la vie, «sucer»,...) n´ont ni queue ni tête et ne contribuent absolument pas à rendre compréhensible une intrigue improbable. Cette impression est renforcée par de fréquents éblouissements dus aux phares d´une automobile, aveuglant Oreste et Pylade (sic!) dont les yeux sont réhaussés de khôl noir à la mode gothique ; voiture de laquelle sort une femme visiblement amochée. Mais sans doute n´y a-t-il rien à comprendre si ce n´est le désespoir et l´instinct de survie des êtres humains quel que soit le degré de leur avilissement.
Résumons donc la double inspiration : la guerre et, en l´espèce, celle de l´ex-Yougoslavie dans les années 1990, et la tragédie antique avec l´obsession de fond que nos deux héros viennent commettre un meurtre (tuer Clytemnestre, souvenez-vous). La performance des acteurs est remarquable, en particulier celle de Paul Savoie (l´amoureux éconduit dans La Promesse de l´aube) que nous appellerons le narrateur et qui tisse une sorte de lien obscur et primordial entre les personnages, tout en faisant des intrusions dans leur propre interprétation, à mi-chemin entre le coryphée et le directeur de la troupe.
Cette forme d´engagement et de thérapie a fortement vieilli - je la croyais d´ailleurs disparue - et fait peser sur le public une atmosphère de plomb comme une prise en otage sans que l´on se sente concerné à défaut de coupable.
Temps perdu
La production Lost pigeons de David Pressault aborde la question, peu originale mais tellement universelle, des relations amoureuses. Le propos, lourdement illustré par des symboles nombreux et peu subtils, est clair et franchement prévisible; le thème n’est aucunement revisité. On dirait une démonstration, étape par étape, des conséquences néfastes, bien connues, des désordres amoureux. Les pigeons roucoulent d’abord puis se tiraillent, s’aveuglent, se manipulent, se heurtent, etc. En fait, il s’agit d’une chorégraphie parfaite pour ceux qui tiennent à comprendre le sens précis d’une oeuvre et sont déroutés par le côté souvent abstrait de la danse. Si vous n’êtes pas de ceux-là, vous risquez fort d’être déçu par cette production. Cela dit, les danseurs dansent bien et la trame musicale (d’Erwin Vann) est plutôt intéressante; malheureusement, ces qualités n’ont pas suffit à me faire oublier les longueurs et à dissiper l’impression de perdre mon temps.
du 1 au 4 février au Monument National...
Sophie G
Rendez-vous dans quelques semaines pour retrouver Mandelstam, qui (attention potin brûlant) devrait accoucher dans quelques jours...
On vous tient au courant, et en attendant, ne perdez pas le fil de Flu à Montréal en compagnie de vos blogueurs préférés!
bises et à bientôt au bout de l'hiver!

Il y a dix ans exactement, la nation québécoise devait choisir, pour la deuxième fois dans son histoire, si oui ou non elle allait se séparer du Canada. Après une campagne sans pareil dirigée d’une part par Parizeau et Bouchard (pour les Souverainistes), et d’autre part par Jean Chrétien (pour les Fédéralistes), le Canada conservait le Québec, à quelques milliers de votes près. Les péquistes criaient au vol tandis que les fédéralistes poussaient un immense soupir de soulagement.
Cette aventure est dans la tête de tous les Canadiens et constitue l’événement le plus important et le plus poignant de l’Histoire du pays. L’auteur, Mario Cardinal, nous expose, en toute objectivité, une foule de témoignages, d’entrevues et d’informations jamais publiées auparavant.
Point de Rupture (chez Bayard) est en tout point fascinant. Il retrace la campagne épique qui prit place durant l’année quatre-vingt quinze, et met au jour les grandes zones d’ombre du référendum. Le style de l’auteur, concis et neutre, colle à merveille au sujet du livre, et ce sont les événement racontés qui rendent l’œuvre totalement captivante. Que vous soyez souverainiste, fédéraliste, Canadien ou étranger, ce livre est en tout point indispensable.
Stoubidou
Las des soirées en boite qui finissent à six heures du matin et des gueules de bois qui nous clouent au lit jusqu’à la tombée du jour et nous transforment aux yeux de notre concierge en créatures nocturnes suceuses de sang, nous prîmes avec mes amis la décision pacifiante et antalgique d’aller écouter un peu de musique au Upstairs , véritable lieu culte pour les montréalais adeptes de jazz.
À l’entrée du bâtiment, une petite touche d’humour : l’enseigne indiquant le nom du bar (Upstairs, qui signifie « à l’étage »), est à l’envers, le bar se situant au rez-de-chaussée.À l'intérieur, lumière tamisée, mobilier classe et cosy, tout est soigné, de la déco des escaliers qui mènent aux toilettes, recouverts de touches de pianos, aux menus, eux aussi conçus comme des modèles réduits d’instruments de musique. L’endroit est à la fois spacieux et intime, à tel point que, derrière nous, un couple de tourtereaux (pas tout à fait jeunes, avouons-le) s’enlace tendrement.
Et puis le garçon revient, pour nous dire de baisser le volume cette fois-ci. En effet, le band va commencer dans quelques instants. Tous les soirs, à l’Upstairs, du Mercredi jusqu'au Dimanche, c’est un groupe de jazz différent qui fait son show, au plus grand plaisir du public. L’atmosphère est donc unique à chaque fois,ce qui concourt au charme du lieu. Ce jour-là nous sommes chanceux, c'est le tour du Barry Elmes Quintet.Le contrebassiste est un virtuose, et ses soli graves et envoûtants nous font carrément planer.
L’Upstairs, c’est (et nous l'avons expérimenté ce soir) un temple de la musique et du cool où les fidèles se réunissent avec une ponctualité remarquable pour célébrer la résurrection de la divinité jazz, qui siège à la droite du père et qui sauvera les hommes du pêché et de cette puissance démonique que certains nomment le Rap
Stoubidou
Profitons sournoisement du concours de poésie organisé fort à propos par l'association québécoise des professeurs de français pour lire enfin (relire si vous êtes déjà passé à un autre stade, auquel cas bravo...) les poèmes de Marie Uguay qui sont honorés par ce biais.
Les éditions Boréal abritent les écrits de cette jeune poétesse morte d'un cancer à l'âge de 26 ans, en 1981,et dont l'accession au statut de classique de la littérature québécoise ne s'est pas faite attendre, sans que cette onction ne doive uniquement à l'émotion de sa mort précoce ou à la légende qui s'attache à sa très courte existence. On parlera plutôt de son extrême intelligence et de sa sensibilité rendue transparente à la manière d'un rêve.
Dans son Journal, publié en 2005, elle relate ses dernières années illuminées par la souffrance et le désir de vivre.
"Il vente maintenant et mes rêves sont des labeurs
une plongée entre chaque souffle
les bâtiments se fendent en chacun de leurs couloirs
silence cloisons garnies du froid et du morne (...)"

Promesse tenue...
La langue est magnifique et donnerait des complexes à ceux qui, de nos jours, se piquent d´écrire. Elle est servie, il est vrai, par de grands artistes.
L´idée de produire sur scène trois Romain Gary à différents âges n´est pas neuve mais sert admirablement l´intrigue autobiographique. Le petit garçon se débrouille très bien avec un texte parfois subtil et difficile. L´on ne sait s´il est gauche par timidité ou par un immense respect du monde des adultes, que l´on attribue à un enfant slave en 1920. Ils sont deux à jouer ce rôle en alternance. L´homme jeune manifeste la force que l´on suppose à un notre héros d´origine russe et enveloppé de mystères. Il s´exprime avec détermination et nous fixe d´un regard décidé comme si l´avenir s´ouvrait devant lui avec des oeillades de demi-mondaine. Seul le narrateur, Gary d´âge mûr, est moins convaincant mais c´est le rôle le plus endurant avec celui qui brille comme un astre dans un ciel étoilé, celui de la mère, rendu avec une véracité, une aisance et une conviction rarement à l´honneur sur les planches montréalaises de cette saison théâtrale. Madame Lachapelle est une grande dame qui habite son personnage de l´intérieur et le fait vivre passionnément, à la russe si l´on osait. Elle campe le personnage maternel d´une ancienne actrice juive, envahissante et sacrifiée aux ambitions qu´elle attribue à son fils avec une présence saisissante. Dès lors, le spectateur est transporté d´abord dans cette Lituanie fragile des lendemains de la Première Guerre mondiale, puis à Nice, où la mère du narrateur se ruine la santé pour faire de son fils adoré un ambassadeur ou un écrivain. Rien n´échappe alors au metteur en scène, André Mélançon qui signe là une fort belle adaptation d´un roman au théâtre et qui sait rendre bouleversantes les attentions réciproques de ce couple de fortune : le jeune Romain dissimule son échec dans l´armée de l´air à celle qui lui fera envoyer pendant toute la guerre - la Seconde, cette fois - par une amie, après sa propre mort, des lettres admiratives et encourageantes.
Demeure une énigme fort anodine - voire très secondaire - mais intriguant le spectateur : les acteurs se déplacent constamment pieds nus sur du sable qui évoque à merveille la Riviera colonisée par les Russes exilés où s´installèrent Romuschka et sa mère. Mais si ce parti pris scénique n´apporte rien de plus que la fragilité, fragilité si présente dans La Promesse de l´aube associée à la vie humaine, il n´est pas toujours non plus adapté aux situations décrites, ce qui nous rappelle que nous sommes au théâtre et dans une perspective très contemporaine. La force de l´écriture réussit cependant à dépasser les contingences de la mise en scène et transporte le public dans une béatitude toute religieuse. La délicatesse du récit est palpable dans chacune des scènes ; en particulier dans celle de la cour timide que fait ce voyageur de passage à la mère du héros et qu´elle repousse avec la dignité d´une impératrice douairière. Toute l´âme slave se livre à nos yeux et à nos oreilles à travers ce rapport presque oedipien entre une mère et son fils, qu´elle adore, qu´elle pare de toutes les qualités, auquel elle promet un avenir radieux et munificent et qu´il admire infiniment dans la conscience qu´il a de son effacement. La douceur du sacrifice nous surprend et nous ramène à d´antiques croyances qui régissaient hier encore le monde des humains.
Ce spectacle rend ses lettres de noblesse à un écrivain oublié, à un poète maudit qui, un jour de 1980, mit un terme à une existence flamboyante. Il est donc urgent d´aller, toute affaire cessante, contempler la beauté à l´état pur.
Le Chanut solaire.
Du 10 janvier au 4 Février à l'Espace Go
Ah, les joies des Premières presse! Tout ce beau monde, fatigué de sa semaine, qui vient au théâtre comme il va au turbin avec la même tête d’enterrement blasée, coiffée de sa raie de snobisme! Remarquez, je n’ai rien à dire, parce que pendant toute la durée du spectacle, j’ai médité l’étranglement de ma très jeune voisine qui associait les délices pervers du reniflage et du machonnage, les deux mamelles de la rébellion passive des adolescents qu’on traîne au théâtre. En ce sens, j’ai bien dû faire une tête d’enterrement moi aussi, couvée de l’œil rigolard de mon compagnon qui connaît mon aversion maladive pour les petits bruits parasites. Folledingue? Oui. Assumée.
Revenons à nos moutons, et je ne parle pas seulement des boucles affolantes de Maxime Dénommé.
Un mot d’abord sur le décor, qui m’a paru très intéressant de part son caractère volontairement fortuit. Tout était situé dans une sorte de coulisse _l’ancien cinéma de la place nous a t-on précisé dès avant l’entrée en matière_ avec sortie de secours (en guise de sortie côté jardin!), plafonds salis, tâches suspectes et radiateurs mal peints…sur lesquels, seules traces réelles du passage d’un décorateur, trônent trois statuettes aux yeux bandés, figurant les morts à venir et supports des fureurs de l’empereur défait.
Sur le sol, un tapis d’éclats de verres à différents stades de leur fracassement, est là pour nous rappeler cet avenir (« lu dans le cristal d’une carafe ») tranchant et incertain comme les décisions d’un Néron vacillant dans une santé morale ébréchée. Par un glissement métaphorique, on y lira le souci de soutenir la transparence du vers racinien, son évidence et sa pureté, dans un dispositif dépouillé à l’extrême, qui permet à la scène de devenir la chambre d’écho de passions résonnantes. Agrippine (Dominique Quesnel, impressionnante) est bien le monstre de la maternité blessée imaginé par Racine, tenant tête à un Néron (Benoît McGinnis, en junkie amoureux) au leitmotiv rampant, inquiétant face aux déferlements de ses propres démons. Britannicus (Maxime Dénommé, troublant comme un adolescent de Pasolini) est confondant de jeunesse et de virginité.
Un seul mystère, que mon mari et moi-même ne sommes pas parvenus à élucider, celui du choix des chaussures. Un détail certes, mais qui tend ici à transformer discrètement Néron en Joe Dalton et Britannicus en maquereau marseillais (discrètement j’ai dit). Que dire des running shoes de Junie (« dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil » dois-je le souligner…)? Comme quoi il existe bien aussi, Roland Barthes nous en avait prévenus, une maladie des chaussures de théâtre…
Mandelstam
Britannicus, de Jean Racine, mise en scène de Martin Faucher, du 25 janvier au 17 février 2006 au Théâtre Denise-Pelletier

Une pièce vide comme une théière...
«Les os craquent d´ennui», comme le dit l´une des cinquante femmes présentes sur scène. Sait-elle combien elle a raison ? Belle performance et ancien désir de Brigitte Haentjens qui les dirige. Mais l´effet n´est pas à la mesure de l´envie créatrice. Deux, mais bien choisies, étaient largement suffisantes pour les paroles assénées d´abord. Les spectateurs, ou plus vraisemblablement les spectatrices, n´échappent pas à tous les poncifs sur le sujet. Exemple : moi, sa fille, je n´imagine pas ma mère ayant des relations sexuelles et, elle, ma mère, ne m´imagine pas, moi, sa fille devenue femme, dans les mêmes dispositions. D´autre part, cela évitait ces sortes de migrations sur la scène, par ailleurs absolument vide, les bras levés au ciel, où les corps décrivent un cercle imparfait ou bien suivent une trajectoire rectiligne comme une armée rangée en ordre de bataille.
Toutes ces femmes représentent la condition féminine comme l´on disait dans les années 70. Il y a là une volonté holistique, globale, universelle en réunissant de jeunes femmes accortes - selon les commentaires de mon voisin -, des femmes jeunes, des matrones, de respectables vieilles dames, des grandes et des petites, des minces et des femmes plus en chair, des brunes, des blondes et des rousses et même une future maman. Heureusement les tenues vestimentaires tiennent compte de l´irréparable outrage des ans.
Que nous disent-elles ? Imaginons un instant que Marguerite Duras et Jean Genet ait eu, par un hasard dont la vie a le secret, une fille et que, pour notre malheur, elle se soit piquée d´écrire. Cet écrivain-là est donc notre auteur. Souvent, les paroles, assez rares, qui s´échappent de leurs bouches plus ou moins maquillées et charnues déversent des considérations banales et comparent à plusieurs reprises le ventre vide de leur mère à la théière qui est censée trôner sur une table virtuelle à laquelle elles nous disent que se trouve installée la mère, vidant sa tasse. Ne disons rien de la scène où les cinquante actrices miment l´accouchement qualifié de supplice.
La pièce est donc aussi un engagement comme le laisse supposer la généalogie putative. Là aussi, hélas, nous passons à côté d´un apport sociologique intéressant. Les rapports mère/fille qui, vous l´aurez compris, était le sujet rebattu de notre affaire ne résiste pas aux travers décrits ici. Même l´inversion convenue où des jeunes figurent les mères de plus âgées ne fait pas renaître un intérêt soutenu pour ce long spectacle d´une heure et demie. Cependant, le titre - Tout comme elle - nous prévenait assez qu´elles sont pareilles, les mères et les filles, et qu´elles s´opposent pour mieux ensuite se ressembler dans l´atavique comportement maternel. Et celles qui n´ont pas d´enfant ? La pièce, pourtant pas marquée au sceau du conservatisme, n´en dit mot. Et les rapports père/fils, c´est pour bientôt ?
Le clou reste quand même la phrase finale dite avec conviction et humour par la grande Janine Sutto mais de laquelle elle ne parvient pas à effacer le caractère déplacé. Allez-y et vous comprendrez.
du 17 au 28 Janvier, prolongation jusqu'au 11 Février à l'Usine C
Le Chanut solaire.
Mardi dernier, c’était la première publique au TNM d’une énième version du Malade imaginaire, une première à laquelle nous allâmes tous autant que nous sommes, sinon à contrecœur du moins à reculons. Précisons pour notre défense que les dernières productions du TNM nous avaient paru particulièrement pénibles, boursouflées, et pleine de la morgue des dominants subventionnés de la culture.
Ce mardi donc, c’est avec un bonheur entier _partagé avec toute la salle m’a t-il semblé_ et avec le vague sentiment de mon ramollissement critique (je sais pas, la vieillesse peut-être…) que nous consommâmes notre réconciliation joviale et effusive, autour d’une production charmante et implacablement drôle, pleine d’inventivité et d’humilité. Comme après une brouille on a tendance à passer l’éponge sur tout ce qui pourrait effleurer de ses cornes la joie du moment, j’ai même été charmée par le prologue (il faut dire que les petites culottes de Pan des danseurs aidaient à l’envoûtement) et par les intermèdes musicaux qui restituent les plaisirs dorés et sautillants de la cour version pré-Maintenon. En écoutant Radio Canada le lendemain, figurez-vous que j’étais d’accord avec eux (!) : les Diafoirus étaient sublimes, Toinette (Montpetit enfin dans son registre) étourdissante, Argan (Alain Zouvi en pétomane nuancé) particulièrement subtil. Tous les postes sont tenus avec cette homogénéité attachante, si propre à la Comedia dell’arte, dont on retrouve ci et là les masques et les sobres ornements efficaces. Le final, en latin de cour de récré, vaut son pesant de cacahuètes, et on part ravi, en méditant sur le génie collectif de la troupe qui nous permet de revenir aux sources les plus pures du divertissement.
Le Canadien de Montréal puisse t-il en prendre de la graine!
Mandelstam
Une scénographie originale pour cette nouvelle création de Dominique Porte à l’Agora, et qui porte bien son nom : Exit.
Le théâtre Prospero présente, ces jours-ci, une adaptation de Ferdydurke, le roman de Witold Gombrowicz paru à Varsovie en 1937. Il s’agit en fait d’une reprise, puisque la pièce avait déjà été présentée il y a un peu plus d’un an. L’adaptation et la mise en scène sont de Carmen Jolin. L’oeuvre, sous des dehors fantaisistes et parfois, franchement absurdes, pose un regard lucide sur les relations entre les hommes, et propose une critique sociale originale et universelle. L’adaptation est un bon condensé du roman; Carmen Jolin a su en préserver l’humour si particulier, tellement caustique. Si la pièce présente quelques longueurs, elle m’a tout de même paru plus digeste que le roman, qui n’est pas d’une lecture facile. Le jeu des acteurs est équilibré; énergique sans être hystérique. L’aspect tout à fait caricatural des personnages créés par l’auteur polonais est bien rendu. Les tiques et mimiques font partie inhérente de l’oeuvre et les acteurs, qui s’en donnent à coeur joie, proposent en ce sens une étonnante performance. L’un des moments forts de la pièce est d’ailleurs un concours de grimaces auxquels se livrent deux des personnages (l’un incarné par Frédéric Lavallée et l’autre par Vincent Magnat), une scène dont l’humour tout à fait burlesque évite le grotesque. La simplicité du décor permet un usage assez inventif des accessoires et met en valeur le côté imaginatif et délirant du texte. Bref, le propos de Gombrowicz est fort bien servi par cette adaptation; tout concourt à en faire une pièce à la fois drôle, profonde et déstabilisante.
Sophie G
Après une lecture que je souligne d’emblée comme contrainte et forcée (l’ouvrage fut sélectionné, on se demande sur quel critère sinon celui d’exister au bon moment, pour être représenté au prix littéraire des Collégiens), j’avoue mon extrême perplexité devant un objet littéraire qui affiche si pompeusement, et jusque dans son titre, sa prétention à faire comme tout le monde, en même temps que comme personne. Ce n’est pas dans la jeunesse de son auteur, dans son inexpérience qu’il faut chercher cette impression d’adolescence qui transpire de chaque page. C’est bien du côté de cette contradiction fondatrice, hystérique à souhait et déplaisante comme un caprice de petite fille gâtée. La narratrice assène ses banalités (puisque c’est ainsi qu’elles le font toutes) en les habillant des oripeaux prétentieux de l’audace, rabattue misérablement sur quelques coïts recuits et quelques gueules de bois navrantes. Je ne sais quoi ajouter sur l’éloquente superficialité de toute cette histoire, dont les bribes glamoureuses nous parviennent sans entrain.
L’argument est sinon autobiographique, du moins auto-fictionnel (un genre un peu case-gueule, mais tellement vendeur) et relate (tenez-vous bien, du jamais vu par les temps qui courent) les amours bisexuelles d’une jeune étudiante en médecine entre Montréal et Paris. Il semble que Clara Ness ait eu l’intention de faire passer son absence totale de maîtrise diégétique sur le dos de ses écrivains admirés, dont on remarquera qu’elle les utilise sans les mentionner (s’imagine t-elle faire partie d’un même corps?) notamment ce pauvre Rimbaud, dont Clara endosse la toison à bon compte. L’usage de l’ellipse lui est emprunté, je présume, mais chez notre romancière, elle n’est pas court-circuit électrique vers l’ailleurs, elle est disgrâce formelle et c’est à peu près tout. Je terminerai avec cette citation tirée du livre, qui en dit long sur l’hypocrisie de son auteure ou sur son inconscience (personnellement j’y vois une ultime manipulation) :
«Tu as lu ça? C'est le dernier truc de littérature féminine. Encore. De la Jeune-Fille à l'état brut. Chaque fois, c'est la même chose : elles mêlent leurs souvenirs personnels à l'Histoire. Incapables de se contenter d'une fiction. On croirait lire leurs journaux intimes, c'est d'un ennui…»
Elle ne croit pas si bien dire…
Mandelstam
Faute de goût et de sensibilité, la masse se sera ruée, durant ces vacances, dans les mauvaises salles de cinéma, afin de voir sur grand écran les aventures du grand singe New Yorkais relooké à la sauce Jackson, j'ai nommé King Kong. Certains cinéphiles, plus avisés, préfèreront à ce cocktail d'effets spéciaux pas si excellents un film plus sobre, plus sensible, et indubitablement plus poignant, Capote.
Truman Capote, célèbre journaliste New Yorkais, est amené à écrire un article sur le meurtre d'une famille du Kansas, article qui se transformera vite en livre: In cold Blood, dernière œuvre achevée de l’un des plus grands auteurs américains du XXème siècle. Ce film raconte l’amitié surréelle qui se développe entre l’un des coupables, Perry Smith, et l’écrivain.
Philip Seymour Hoffman, pour son premier grand rôle au cinéma, nous prouve qu'il est de la trempe des grands, en nous offrant un performance en tous points remarquable. Il entre avec finesse dans la peau d'un personnage à la fois fascinant et antipathique, qui, prêt à tout pour faire avancer son livre et lui donner une fin, ira jusqu’à mentir à Perry, et feindre l’attachement. Tantôt hilarant dans ses remarques, tantôt touchant, Hoffman nous fait passer du rire aux larmes avec une aisance inouïe, nous faisant oublier son rôle caricatural et burlesque dans Boogie Nights. Face à lui, Clifton Collins Jr interprète à merveille le tueur aux allures de chien battu, qui sous le coup de la folie, change un simple cambriolage en une effroyable tuerie.
Comme Truman le dit lui même, il existe en Amérique deux mondes distincts: celui, des petites gens et celui des assassins, deux mondes qui se rencontrent de façon dramatique le jour de l’assassinat. L’auteur se fait alors porte parole du criminel, sans toutefois le justifier, dans le but de montrer son aspect humain.
Point culminant du film, l'exécution inéluctable des meurtriers, une scène instantanément culte tant elle est savamment composée. Les différents personnages présents se répartissent sur l'écran comme des taches de couleur sombres sur un tableau. La potence, au centre du cadre, tranche par son horizontalité, tandis que la corde, chutant à la verticale, scinde le tout comme un axe de symétrie. Seul, le condamné monte les marches une à une, respirant de plus en plus fort. On lui passe la corde au cou, la cagoule sur la tête, gros plan sur le visage de Perry, puis on retourne en plan éloigné. Le corps inanimé, réduit à l’état de silhouette, tombe, se balançant de gauche à droite au bout de la corde. Tout est dit, Bennett Miller se hisse au rang de maître.
Car enfin le film frappe aussi par son aspect visuel. La palette de couleurs est volontairement délimitée, et la répartition des personnages est telle que l'on a l'impression d'être, la plupart du temps, face à des tableaux de Hopper. Comme chez le peintre, Miller place ses personnages seuls dans de grands espaces ternes, intérieurs ou extérieurs. Apologie du glauque et du mélancolique, ce film nous questionne aussi sur notre solitude, sentiment que le personnage éprouve à de nombreuses reprises, tant sa mission d’artiste est lourde, tant sa fonction l'isole et le pousse au mensonge.
Capote est donc la surprise de ce début d'année 2006, puisqu'il effectue deux tours de force majeurs: celui de parier sur un acteur jusqu'ici de seconde zone, et sur une histoire plutôt anodine aux yeux de la mémoire collective à l’image du livre In cold Blood, qui a inspiré le film. Acteurs brillants pilotés par un réalisateur de génie, tels sont les outils de ce film à oscars, qui restera dans les annales du cinéma.
Stoobidou
Aujourd’hui nous tenterons de répondre à l’une de ces questions cruciales qui nouent d’angoisse nos existences montréalaises: où manger le midi quand on a faim et peu de temps ? Le lecteur patient aura toujours à l’esprit je l’espère que ces colonnes ont pour fondements éditoriaux la partialité la plus assumée. Commençons.
Moi d’abord, si j’étais vous, j’aurais envie d’un steak frite ou d’un hamburger (ne soyez pas susceptible, par pitié, c’est pénible), que vous trouveriez délicieux, l’un et l’autre au Café Souvenir, sur Bernard. Si vous êtes un vieux cochon, vous vous finirez à la crêpe choco-chantilly, c’est votre droit le plus strict, et ça arrive même au meilleur. Soit dit en passant, si vous êtes d’humeur plus raffinée, Le Petit Italien est l’exact voisin du Café Souvenir et sert une cuisine italienne légère et plus élaborée. Il faut réserver sinon ils vous jettent comme des vieux chats d’égout. Le Devoir et le Voir ont consacré un article entier aux sandwichs du Vasco da Gama, situé aussi à côté, du coup je me sens dans l’obligation de le mentionner.
Passons à mon chouchou actuel, très santé, qui a détrôné partiellement et sans doute ponctuellement le Santropol dans le même registre (granola, santé, jus de betterave), à savoir le SoupeSoup. Avant hier, pour moins de 12 dollars, je me suis régalée d’une soupe (attention concentrez-vous ça va aller très vite) carotte, coriandre, coco, et deux autres trucs en C. Avec, il y a avait un sandwich au rôti de bœuf à la moutarde à l’ancienne. Et à la fin, du pudding, très « Voyage au centre de la terre ». Régressif et délicieux. Pour les amateurs de pirogis polonais, fondants, crémeux et réconfortants, je recommande, à côté de l’Écume des Jours (librairie) et en face de Open da Nite (café-billard) l’antre rempli de cornichons et de saucissons secs (un petit tour aux toilettes constellés de réclames pour des boites de conserve indigènes, est d’un exotisme affolant, ajoutons qu’il n’y a pas de loquet…). Pour ceux qui aiment les empanadas (et j’en connais), la Chilenita est tout indiquée. C’est chilien, frais de la minute, exquis. Dans le même genre, un peu décalé, mentionnons le fast-food inca Serrano, spécialisé dans les sandwichs au poulet et à la saucisse (avec patates sautées luisantes, moins de 3 dollars chaque). Pour les sushis (makis, sashimis toute le kit), je recommande le Mikado qui a un menu du midi parfaitement alléchant. Si vous avez des enfants, choisissez le tempura crevettes, ça va les impressionner.
Fin de la première partie…
Ps : les scènes rouvrent leurs plateaux magiques, attendez-vous à des articles plus sérieux !
Part 1 :
Le Café Souvenir : 1261, avenue Bernard (514) 948-5259
Le Petit Italien 1265 avenue Bernard (514) 278 0888
Vasco da Gama 1257, rue Bernard Ouest (514) 272-2688
Santropol 3990 saint Urbain
SoupeSoup 80 rue Duluth est, (514) 3800880
Pirogis et Serrano sur saint Viateur coin Waverly
Chilenita : 152 rue Napoléon (514) 286 6075
Mikado, 1731 Saint-Denis, (514) 844 5705
Aujourd’hui, je choisis de parler du Pushap en faisant fi de mes promesses d’hier; ceux qui auraient pris au sérieux ma résolution d’évoquer dans ces chroniques les joies culinaires sud américaines ne doivent pas s’inquiéter d’un éventuel alzheimer qui aurait fait fondre mon cerveau, ils se rassureront et m’excuseront ou bien blâmeront vertement mes piètres connaissances en géographie dans les espaces prévus à cet effet (exemple : « l’inde c en n’asi, pauvmec » signé chacal ravi).
L’enseigne du Pushap nous fut suggérée par un très fin gourmet, un être exquis autant que braillard et exigent en ces matières, par ailleurs Bulgare excentrique et peintre. Quand nous cédâmes enfin à ses exhortations, c’était pour découvrir 1) que le Pushap était situé en plein Parc-Extension, ambiance fin d’autoroute moisie et manifestation d’anti-avorteurs tarés (tout ce dont on raffole vous et moi) 2) que le Pushap avait une devanture propre à décontenancer même un collectionneur de boules de neige allemand, à base de fioritures clignotantes cheap et de banderoles psychédéliques navrantes 3) que tout ça c’était déjà beaucoup.
Moi qui avais été initiée au très loundge Atma, un autre restaurant indien situé, lui, sur Saint-Laurent, avec poufs multicolores à l’appui et boissons sophistiquées servies par des gars pieds-nus en turban, je considérais la fuite comme une option, regrettable certes, mais qui m’évitait une lutte pénible avec des éléments décoratifs hostiles.
Je ne tournerai pas autour du pot, car en dépit de mes pauvres tentatives pour entretenir un misérable suspense, vous l’aurez compris : le ravissement me saisit au premier croc planté dans mon premier samosa. La carte est végétarienne, il vous faudra donc choisir entre des menus de lentilles, de pois chiches au curry, de basmati safranés, de lassis onctueux et de tomates à l’ail, des menus caractérisés par leur extrême simplicité et par leur savoureuse richesse, corollaire et proportionnelle. Vous aurez l'impression troublante d'être véritablement en Inde, soumis à un raffinement inconnu et insoupçonné, en laissant fondre la patate sucrée sur votre langue dubitative.
Tout est servi dans des plats de métal, et le serveur, imperturbable dans la presse, offre indifféremment son sourire ineffable et déroule pour vous avec une humble majesté les trésors de la maison. Le stand pâtisserie est à considérer étroitement. Soulignons que 7 dollars (hé oui…) suffiront à nourrir un adulte, ce qui n’est pas un avantage négligeable au regard du fameux Atma!
À demain pour, peut-être, de la cuisine polonaise…
Le Pushap, 5195, rue Paré , (514) 737-4527
Atma, 3962, boul. Saint-Laurent, (514) 798-8484
Croyez-moi, vous ne tireriez aucun bénéfice à ce que je vous raconte ma soirée de nouvel an d’hier : sur un mauvais dosage de caféine, j’ai fait l’andouille pendant 6 heures sur un tapis de danse pour PS2 loué chez Vidéotron accompagnée de jumeaux de 11 ans et demi champions de tai kwan doo.
Je préfère, en ce jour nouveau à plus d’un titre, secouer pour vous le tapis du souvenir, et évoquer une soirée particulière de décembre où nous projetâmes machiavéliquement d’initier notre ami Finlandais et sa compagne aux étrangetés typiques et en apparence peu ragoûtantes de notre bonne vieille cuisine de terroir. Le Petit Extra en ce sens est une étape obligée, restituant à merveille l’âme du bistro parisien et sa chaleur moelleuse et colorée.
Nous commençâmes par soumettre nos nouveaux Ubsek et Rica, cobayes amusés autant qu’inquiets, à un régime d’escargots. Un peu raide à première vue. Je m’y astreignis moi-même, je tiens à le dire, non par empathie mais par le même genre de pulsion sauvage qui pousse le cochon vers la truffe. Il faut dire que les escargots au Petit Extra sont délicieux, quand ils en ont. Les ris de veau à la cardamome actuel (voir le site pour les changements dans le menu) peuvent faire figure de matériel d’initiation, c’est aussi un truc qui a l’air dégoûtant.
Après ça, ce fut le fiasco, les Finlandais refusèrent d’aller plus loin avec du foie. Ils choisirent en bravade le pavé de chevreuil, malgré nos supplications. Pour ma part, dépitée, je pris un contre-filet à la confiture d’oignon afin de montrer clairement ma désapprobation. Peine perdue. Tout le monde s’en fichait.
L’expérience tournant court ne nous empêcha pas de nous régaler, notamment avec les crèmes brûlées qui firent l’unanimité et rescellèrent nos unions.
En conclusion, je dois dire aux Français qui éventuellement nous liraient, que le Petit Extra est, avec le Tonnerre de Brest et le Paris Beurre dont je parlerai en temps et lieux, une matrice nourricière où réchauffer nos appétits défoliés par l’exil. Un point de ressource où tous les abats sont permis. Une oasis donc.
À demain pour de la cuisine sud américaine…
Mandelstam
Le Petit Extra : 1690, rue Ontario Est, 527-2225
Le site : www.aupetitextra.com
J’ose à peine le dire, mais hier, au sortir d’une séance de King Kong qui me laissa à la fois éplorée (pourtant je le savais qu’il allait mourir à la fin, le singe) et étrangement vidée, comme après une bonne vieille purgation tragique, j’avais une fois encore envie de crevettes (et ici on remarquera le sournois leitmotiv de ces humbles chroniques, ma grossesse n’y étant sans doute pas pour rien). En bon tyran domestique, j’imposai fissa mes vues en la matière, et fis faire escale à tout mon monde au Chao Phraya, paradis de la crevette thaï et de plein d’autres trucs nageant dans le lait de coco. Ainsi mon témoin prit-il en entrée une soupe aux fruits de mer au basilic et au cari, coco en sus. Pour ma part, ce fut la version salade (fruits de mer et feuille de menthe). Les hors d’œuvre à eux seuls surent dénouer l'émotion qui agitait mon petit menton tremblottant, et je retrouvais bientôt mon flegme naturel en me disant que finalement King Kong l’avait bien mérité.
Il y eut ensuite des pinces de crabe, au poivre blanc et à l’ail pour moi et au cari pour mon mari. Au dessert, on rigolait comme des petits fous en nous remémorant les meilleurs moments de l’aile ou la cuisse, devant un pudding tapioca et des bananes frites. On est peu de chose…L’ambiance de ruche enveloppante, le service royal des serveurs pleins d’un silence apaisant au regard de l’agitation alentour, tout concourt à produire l’intimité paradoxale (et rigolarde) propre à soulager toutes les peines de cœur, même celle qui vous lie misérablement à un gros singe tambourinant en haut de l’Empire Stade Building….
Mandelstam
Le site : www.chao-phraya.com
Chao Phraya, 50 avenue Laurier ouest, (514) 272-5339
Bonnes fêtes pour la nouvelle année 2006 de la part de Stoubidoo, Chanut Solaire, Sophie, Framboise et Mandelstam!
Ruisselez de bons sentiments, luisez de bonne santé, étincelez de joie et résonnez musette!
Et puisque nous sommes sevrés pendant les fêtes des scènes qui nous occupent habituellement, nous vous invitons à suivre cette semaine les aventures de votre critique culinaire de bonne volonté, toujours flanquée de son témoin bienveillant, vers quelques-uns unes des tables accueillantes de Montréal…
De la métamorphose des villes
A travers les oeuvres photographiques et vidéographiques de six jeunes artistes québécois, l’exposition Territoires urbains propose un parcours exploratoire de la ville. Nous parcourons les salles un peu à la manière d’un promeneur qui s’attarderait sur le banal et l’anodin ou qui saurait regarder ce qui d’ordinaire lui échappe. Si notre promeneur est téméraire, il sera un aventurier qui saura saisir les strates familières et étranges de nos villes en perpétuelle mutation.
Les artistes placent sous un éclairage nouveau et différent l’espace physique et social de notre espace urbain qui devient, parfois, de par l’acuité de leur regard, territoire sauvage mais aussi profondément humain.Ils révèlent la solitude dans sa crudité, l’étrangeté des lieux ou des objets et donnent à réfléchir sur les problématiques liées aux sociétés qu’engendre la vie urbaine.
Espaces vides et désaffectés, maisons solitaires sans âme qui vive, hippodrome plein des fantômes bruyants du passé. L’esthétique étrange d’un parking filmé méthodiquement de multiples points de vue, jouant avec la lumière du jour qui avance et qui dans sa fragmentation se métamorphose, s’anime et pourtant toujours désert. Les rues de Mexico sous l’œil inquisiteur d’une caméra filmant à leur insu les gardes de sécurité eux-mêmes inquisiteurs. Des gens de la rue, ceux que l’on ne voit pas et qui photographiés en gros plan ou tels des modèles, deviennent des histoires individuelles et ne peuvent plus être des inconnus. Les gens encore à travers des objets qu’ils laissent dans les rues de la ville comme des marques insignifiantes de leur présence mais magnifiés par la photo, œuvre picturale, témoins poétiques de leurs présences.
Artistes présentés : Isabelle Hayeur, Myriam Yates, Pavel Pavlov, Emmanuelle Léonard, Christian Barré, Martin Désilets.
Jusqu'au 8 Janvier 2006 au Musée d'Art Contemporain: www.macm.org
Framboise
Tout est bien qui finit bien.
Une passerelle métallique s´abaisse progressivement vers une scène plutôt rectangulaire et tendue de rouge quelques minutes après le dialogue entre Antigone et Ismène où la première tente de rallier la seconde à sa décision de donner à leur frère une sépulture. Elle conduit à un espace presque vide où gît un fauteuil renversé, sans doute la métaphore du pouvoir bousculé de Créon qui ne sort guère de l´espace ainsi délimité. Voici qu´il descend, accompagné de la reine, et redresse le siège tout en rappelant son décret tout récent interdisant, malgré les lois sacrées du dieu des morts, d´enterrer le traître Polynice qui a porté le fer contre sa propre cité de Thèbes. Les notables, vieux acteurs en costume ocre, l´écoutent avec crainte et acquiescent de peur de subir les premiers la vindicte du chef en complet gris. Créon est caricatural pour bien faire comprendre aux spectateurs qu´il a tort de s´opposer, par son décret, au culte des morts, de confondre les deux soeurs dans une même culpabilité et de s´obstiner face aux malheurs qui s´abattent sur sa ville et aux prédictions de Tirésias, devin aussi fameux qu´infaillible, présent dans de nombreuses tragédies antiques mais ici curieusement vêtu d´une sorte de robe de mariée qui enserre le haut de son corps tel un bustier un peu démodé. Quand va-t-on cesser de nous infliger ce minimalisme du décor et cette vision totalitaire des costumes ?
Les dialogues s´étirent et les répliques sont souvent espacées comme si les acteurs cherchaient leur texte alors qu´ils souhaitent naturellement donner plus de profondeur à ce qu´ils ont à dire. Antigone ne semble pas la trouver tant ses cris de désespoir ressemblent à des hurlements poussés d´une voix trop aiguë. Sa fougue traduit mal un caractère marqué au fer brûlant de la lourde hérédité de la fille d´Oedipe. Ismène, l´autre fille de Jocaste, s´efface tout naturellement devant la détermination de sa soeur. Mais la reine Eurydice, qui aurait pu prendre une place de choix dans cette adaptation, reste une ombre aux côtés de son époux et n´ouvre la bouche qu´au moment du grand malheur qui parle à ses entrailles de mère, le suicide de son fils Hémon. Les atermoiements du rythme général de la représentation sont confortés par une entêtante musique pseudo orientale qui symbolise les changements d´acte et introduit une chorégraphie aussi invisible qu´inutile dans le déroulement de l´intrigue. Antigone braille certes, mais le choix de tout metteur en scène est cornélien : faut-il engager une actrice chevronnée et forcément plus âgée que l´héroïne ou bien respecter ce critère fondamental de la jeunesse du personnage central et se retrouver avec une créature à la colère artificielle ? Hémon rencontre le même dilemme : peu convaincant en fils révolté, il demeure légitimement tout à fait pâlot face à la figure paternelle.
Il en résulte cependant une pièce fort honorable où l´intensité dramatique si elle n´est pas à son comble réussit tout de même à nous faire oublier les presque deux heures que dure le spectacle (sans entracte !). D´un point de vue du texte, on s´en tire plutôt bien aussi : la traduction de Seamus Heaney est travaillée et l´adaptation n´est pas si mauvaise. L´essentiel demeure : Antigone a raison et toute la pièce est construite pour nous le signifier. Les costumes affublent les méchants de tenues idoines. Le prophète aveugle dénonce la cécité obtuse du tyran et son orgueil démesuré qui en est la cause. Seule, la fidèle Antigone brave le décret du prince pour honorer la loi que ses pères ont héritée des dieux, et, pour cela, à lui supérieure. A l´antique, la vérité éclate trop tard et dénonce les défauts intemporels des sociétés humaines : la servilité des peuples et la rouerie des princes.
Le Chanut solaire.
Le TNM: www.tnm.qc.ca
pièce produite du 22 novembre au 17 décembre 2005