Bonnes fêtes pour la nouvelle année 2006 de la part de Stoubidoo, Chanut Solaire, Sophie, Framboise et Mandelstam!
Ruisselez de bons sentiments, luisez de bonne santé, étincelez de joie et résonnez musette!
Et puisque nous sommes sevrés pendant les fêtes des scènes qui nous occupent habituellement, nous vous invitons à suivre cette semaine les aventures de votre critique culinaire de bonne volonté, toujours flanquée de son témoin bienveillant, vers quelques-uns unes des tables accueillantes de Montréal…
C'est la saison... Des pommes surettes, des feuilles mortes et des pots-au-feu goinfrés devant un bon feu de bois. Certes, amis ! Mais c'est aussi venu le temps des chroniques acérées de vos rédacteurs déchaînés !
Nous voilà de retour après un été déconnecté. Sortez l'écureuil qui est en vous, et vivez avec nous cette saison culturelle haute en couleur...
L’exposition commence avec cette phrase de Milan Kundera : “L’homme est celui qui avance dans le brouillard.”
C’est ainsi prévenus que l’on pénètre dans l’univers des cinq artistes réunis ici.
Le blanc domine et on se tient sur le seuil de la salle, un peu perdus…déjà. Nous avançons à tâtons en chuchotant dans un espace qui semble sans repères. Comme Alice nous traversons cette blancheur qui prend des formes diverses…celle de la maladie, de l’impalpable, de l’âme, de la folie, des idées et pensées fugitives. Nous sommes en voyage et happés rapidement par le brouillard, par des univers à la fois étranges et familiers.
Suivant les pas d’Anne Verret…
Attirée par des tâches de couleur sur la droite, je m’éloigne du blanc, du moins c’est ce que je crois. Ce sont des acryliques sur toile d’Angèle Verret. Très vite je me rends compte de mon erreur, je ne pourrai échapper aussi facilement à l’univers proposé. “Brouillage dans la peinture”, “Moments aveugles” suggèrent déjà par leurs titres que je ne retrouverai pas mes repères de sitôt ! La texture des toiles est difficile à définir : négatifs photographiques, surfaces criblées de tâches, égratignées ? Eau brouillée ou surface d’une planète lointaine avec ses cratères désolées ? Je me déplace tantôt m’éloigne ou me rapproche et se faisant ma perception vacille. Confrontée au doute, à la perte de mes sensations visuelles, je me raccroche à cette phrase de l’artiste : “J’aborde le travail de l’atelier en me déracinant”. Mon voyage commence à prendre des allures d’exil.
Claire Savoie…
Décidée à expérimenter pleinement l’inconnu, je pénètre dans le labyrinthe de Claire Savoie, œuvre illuminée de la blancheur des parois qui m’entourent. Des couloirs débouchent sur d’autres sorties ou des impasses. Rien d’autre d’abord puis, des chuchotements emplissent l’espace dans lequel j’avais accepté de jouer à me perdre. Des enceintes cachées au fond des corridors déversent une litanie de mots, des verbes, des bribes qui disent la vie dans ce qu’elle a d’ordinaire et d’extraordinaire.Des murs vivants qui résonnent comme des pensées. Dans un coin à force de détours, un écran montrant des mains qui semblent chercher leur chemin à tâtons. Le voyage devient intérieur.
Karilee Fuglem
En sortant, je ne vois tout d’abord rien. Puis apparaît tel un nuage immobile et mouvant, d’une légèreté quasiment immatérielle, une sorte d’écheveau fait d’un fil de nylon suspendu. La lumière joue dans ce duvet transparent et suivant la distance à laquelle je me tiens le rend invisible ou réel. Je joue quelques temps avec cette forme blanche comme on joue avec une idée qui vient sans crier gare pour se perdre aussitôt. Tandis que la lumière continue son travail de révélateur, je discerne sur le mur des mots inscrits, blancs sur blanc. Un autre visiteur se tient collé au mur, la tête penchée pour lire ces mots qui deviennent des phrases quand on sait regarder…“Le sens, quel peut bien être le sens de tout cela ? ” et d’autres pensées indicibles courent sur le mur. Karilee Fuglem nous place avec ces mots vacillants
dans le non-dit, dans la difficulté à exprimer l’inexprimable. Dans les limbes de l’intériorité.
Jean-Pierre Gauthier
Une porte vitrée attire mon regard, j’ai besoin de me retrouver dans l’action, si infime soit-elle! Je pousse donc la porte pour me retrouver dans un gigantesque mobile. Me voilà dans une jungle faite de tubes, de métal et de miroirs tournants qui semblent soutenir le tout. Cet univers tangible m’invite à la promenade au milieu de ces lianes et arbres argentés. Mais mon arrivée semble déclencher des mouvements bientôt accompagnés de bruits grinçants. Je me sens actrice de cette étrange musique acoustique comme si la machine devenait l’écho de mes pas. Les réverbérations des miroirs accompagnent mes déambulations. La machinerie, imposante et étrangère au premier coup d’œil, s’humanise, offrant un réceptacle bruissant à nos remous intérieurs, à tous ces bruits ténus qui nous habitent. L’Échotriste, tel est le nom de l’œuvre,pourrait bien être à l’image du cerveau humain et révèlerait les émotions infimes qui nous traversent.
Michael Robinson
De retour dans la salle principale, je suis au seuil de la dernière étape du voyage. Cinq œuvres de Michael Robinson. Un cube immense se détache au milieu de l’espace à l’intérieur duquel sont sculptés d’autres cubes encore. Blanc. Malgré la netteté presque acérée des contours géométriques, nous pourrions nous y blottir car cette forme carrée a de la rondeur en elle. Une vidéo intitulée Sweet Dreams tourne…un homme malade et une infirmière dans une chambre d’hôpital…un autre personnage avec une longue barbe blanche qui semble venir d’un temps lointain…un professeur qui donne des explications au malade…un étudiant qui pose des questions…l’étudiant maintenant professeur donne des explications au malade à l’aide d’une baguette et d’un rétroprojecteur…une équerre récurrente…et des trapèzes noirs qui semblent être l’objet de la démonstration…des petits trapézoïdes blancs dans la soupe donnée au malade…Personnages, le visage maquillé en blanc, et objets se confondent et se superposent dans un blanc hôpital, reviennent comme dans un rêve où tous les transferts sont permis. L’autorité que dégagent les visages de l’infirmière et du professeur, la maladie me font basculer dans un rêve plutôt cauchemardesque. Sur un mur, une série de dessins présentant des formes géométriques noires rappellent les trapèzes de la vidéo. Sur un autre mur, quatre bas-reliefs de plâtre organisant des formes trapézoïdales en creux m’hypnotisent. Les échos que tissent ces œuvres entre elles suggèrent une promenade au milieu d’un puzzle de fragments épars dont on cherche le sens caché. Œuvres où se côtoient voire se superposent formes géométriques et brouillard, abstraction formaliste et figuration réaliste, certitudes et incertitudes, contrôle et folie. Je me sens comme dans l’œil d’un ouragan, au centre de nos contradictions. Et puis il y a ce cube dans lequel il faut pénétrer. C’est une chambre d’hôpital, celle de la vidéo. C’est tellement réaliste que l’amie qui m’accompagne sursaute à l’entrée, hésite. Un homme est couché dans le lit, pâle, malade, un livre de Kant sur la table de chevet, aux murs, comme une mise en abyme, des photogrammes de la vidéo, des œuvres comportant toujours ces figures géométriques, un moulage de plâtre. J’ai l’impression d’avoir traversé le miroir, d’être de ces figures blanches qui arpentent l’univers de l’artiste. J’ai peur de ce mannequin couché qui est un peu comme la mort. L’hyperréalisme de la chambre ne me permet plus d’effleurer du regard les images. L’image floue devient palpable comme le reflet de notre condition humaine dans un monde oppressant, mais dans lequel l’artiste continue envers et contre tout à s’exprimer puisque même dans toute forme d’aliénation, que pourrait représenter l’hôpital, il donne à voir ses œuvres accrochées aux murs. Cette chambre semble à elle seule réunir tous les signes, reconstituer le puzzle éclaté dont jusqu’ici j’avais suivi les bribes. A l’intérieur de ces murs, dans cette forme bien délimitée dans l’espace, il semble que des excroissances un peu folles, débridées et désobéissantes sont prêtes à naître.
C’est l’artiste qui revendique sa part de révolte et de liberté mais aussi l’être humain qui se débat dans ses contradictions, se contrôle et s’échappe du propre carcan qu’il s’impose, se surprend à rêver et à s’exprimer pleinement.
C’est finalement un miroir que nous tendent ces artistes, un miroir de notre intériorité la plus indicible parfois innommable, un miroir de nos errances.
Aux confins de nos frontières intimes, l’exposition a réussi à nous faire traverser le brouillard.
Œuvres exposées :
Fait identique, Un jaune inoffensif, Une toute petite décision, Moments aveugles, Brouillage dans la peinture II., acryliques sur toile. Angèle Verret
Qui se tient sur les lèvres, Claire Savoie
Untitled, invisible thread, fil de nylon. Many things were left unsaid, lettres de vinyle. Karilee Fuglem
Echotriste, Jean-Pierre Gauthier
Sweet Dreams, photographie numérique. Sweet Dreams, gypse, bois etc… Sweet Dreams, vidéo. The immanent assemblage, fibre de bois et plâtre. Local proportions I à V, lettraset sur papier. Untitled, Field studies I, Untitled, Field studies II, plâtre. Michael A. Robinson.
S’avancer dans le brouillard
Karilee Fuglem, Jean-Pierre Gauthier, Michael A. Robinson, Claire Savoie, Angèle Verret
Commissaire de l’exposition : Anne-Marie Ninacs
Exposition présentée au Musée National des Beaux-Arts du Québec.
Du 21 octobre au 17 avril 2005