
Où l'on voit de beaux corps et des paquebots rouillés...
D’abord Isaac Julien, cinéaste indépendant né à Londres en 1960, créateur de Young Soul Rebels primé à Cannes du prix de la critique en 1991, et récipiendaire du Turner Prize en 2001 notamment pour The long road to Mazatland avec Javier de Frutos. L’installation (ce mot est devenu le mode de désignation courante des productions contemporaines dans les arts visuels, tant il paraît inconcevable à l’heure actuelle un dispositif qui ne tende pas à une forme de globalité, d’englobement pourrait-on dire de toutes les ressources d’un medium ; à ce propos, on peut saluer la programmation impressionnante du musée qui laisse une part importante aux explorations sensorielles complexes, son et toucher compris ; on pense dans ce cas à Ondulation, un travail collectif associant installations (décidément) et performances autour des ondes lumineuses et de leurs réactions à la matière sonore) l’installation donc est d’une extrême sobriété, et associe étroitement, au point d’en effacer les seuils et les frontières, l’image fixe et l’image en mouvement, la photographie et le film.
On remarquera la beauté magique, à l’éclat pratiquement douloureux, des paysages polaires dans le premier volet intitulé True North, sur lesquels se détache le long manteau d’une femme noire (sublime, je vous préviens tout de suite). Chaque image a la force d’une composition, fonctionne en autarcie, et tisse à partir de là une troublante métaphore de la solitude, que l’errance glacée de la jeune femme vient surdéterminer. Il me reste en mémoire une image en particulier, qui défie quelques unes des lois communes de l’interprétation par son caractère indistinctement univoque et ambigu, celle d’un bloc de glace entre transparence et opacité, scintillant sur une plage de sable noir (sorte d’inversion des valeurs au regard des images précédentes, où la figure était noire et le fond était blanc). En arrière-plan se distingue une mer très pâle. La figure extraite, tronquée et arrachée à son socle naturel, doit se considérer, à mon avis, comme un objet baroque, une vanité. Les préoccupations habituelles de Julien, moins déroutantes mais non moins belles, se lisent dans la série Baltimore où des visages sortis du « great blacks in wax museum » scrutent le vide des rues et où des automobiles à l’arrêt se tiennent comme les trophées d’un monde sous verre. Paradise Omero reprend l’imagerie queer chère à Julien (beaux corps tropicalisés et devenus quasiment motifs floraux sous le drapé du désir, brusquement travestis en figure du deuil ), avec la violence du constat étouffant de la solitude des êtres.
Edward Burtynsky offre, lui aussi, avec « Paysages Manufacturés » une production photographique sublime, redoutablement et perversement…L’exposition regroupe le travail de plusieurs années et se propose ainsi comme la somme fructueuse et éblouissante des préoccupations d’un artiste, et comme un inventaire des paysages à l’abandon, dont l’homme a quitté la surface, et rendus inutiles par son absence ; mines et carrières délaissées par leur amant humain et devenues dépotoirs en même temps que dépositaires de sa trace en état de métamorphose ; paquebots que la rouille défigure, rend atroce à la manière d’une lèpre; ballots d’ordures concaténées, éclatants sous le soleil qui les colore. Il y a un lyrisme dépravé et mélancolique dans ces visions ( on pense au fleuve de mercure qui ensanglante l’échancrure d’une vallée blanchie de pluies acides, vision funeste et particulièrement déchirante - lyrique donc, n’insistons pas). Pas un humain représenté, mais la nature, celle qui demeure quand l’humain a déserté, ne la regarde plus.
+ d'Infos : Une double exposition au musée d’Art Contemporain, de Isaac Julien et Edward Burtynsky, du 8 octobre 2004 au 9 janvier 2005. Et un mot de Ondulation (composition pour l’eau, le son et la lumière), du 11 février au 6 mars 2005