Médée-Matériau à L’Usine C

Médée-Matériau ms par Brigitte HaentjensOù l'on reprend vigueur et du poil de la bête...

Tenue quelques mois éloignée de ces chroniques par ce qu’il est convenu d’appeler « la force des choses », je suis de retour à l’Usine C, décidément fétiche, et chérie en connaissance de cause. On y avait vu au mois de mai une fin de saison riche et sombre, avec notamment, de Koltès, La Nuit juste avant les forêt qui dénudait magiquement son interprète Denis Lavant, au terme d’un strip-tease sauvage, dont la boue magnifiait l’énergie. Peu après c’était la compagnie Kretakor, Cercle de craie du Hongrois Arpad Schilling, familier de la MC 93 de Bobigny, qui s’imposait avec W ou le cirque des travailleurs, où, encagés et hurlants, les acteurs mimaient coïts et supplices au son d’un band anarchiste tonitruant.

Ici, c’est la troupe de Brigitte Haentjens qui est reçue, dans une interprétation éblouissante du mythe de Médée tel qu’il fut réécrit par l’allemand Heiner Muller. La scène est vide et comme un gant retourné, elle montre ses coutures : au fond à droite une sortie de secours, et un interrupteur désigne l’envers du décor. Quatre femmes fument sur scène alors que le spectateur cherche encore sa place, et dans un fauteuil, un homme, Jason, nous tourne le dos, convoquant une télévision absente d’une posture avachie et d’une télécommande qui semble doubler son silence ; et sa préoccupation tournée vers l’ailleurs devient une suprême insolence. Jason est déjà dans le départ, nous quitte et nous fait injure. Quand les lumières s’éteignent, il y a un long silence, où l’on distingue les murmures des robes, rouges comme pour fêter le désir, mais qui sont aussi aux couleurs, menstruelles, de la femme.

Du déchet et de la femme, il sera d’ailleurs beaucoup question, de l’ordure ménagère à la femme abandonnée qui s’énumère devant Jason. Car Médée et son chœur de nourrices, dans une suite de monologues aux  accents rageurs, déployant une force toute  performative, rappellent avec cynisme et cruauté les instants où le désir possédait son amour. C’est un cri qui déchire les entrailles, et ce qui se hurle c’est ce que la femme porte de soumission à la force de l’homme, de sang créateur adossé à sa frustration. Médée tue ses fils, tue la jeune fiancée de Jason, celle qui l’a remplacée, car l’objet est toujours coupable du désir qu’il inspire. Ses poisons sont ceux de la Colchide que la mise en scène, sans aucun outil et à la manière d’un tour de force, fait surgir dans le moindre froissement et dans le moindre souffle, dans les errements inquiétants du chœur esquissant sa danse de Ménade, prêt à déchirer l’homme et à se déchirer lui-même.

+ d'info : Médée-Matériau (Rivage à l’abandon, Matériau -Médée, Paysage avec Argonautes) de Heiner Muller, mise en scène de Brigitte Haentjens, Usine C, du 19 Octobre au 6 Novembre 2005 [illus. © Angelo Barsetti]

Posté dans Arts de la scène par Emmanuelle le 07.04.05 à 03:30
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