Engagé mais dérangeant.
Le théâtre contemporain a traversé une phase sombre et violente, flirtant avec l´absurde, à partir des années 1980, en France en particulier. L´Espace Go montre en ce moment un des auteurs reconnus de cette tendance, Eugène Durif qui utilise l´écriture et la scène comme l´exutoire de ses angoisses et de ses pulsions de haine et de violence. Comme c´est difficile et déprimant pour les spectateurs !
Le décor est expressif et désincarné : des cintres pendent et, sur eux, des robes d´été démodées puis un tas de guenilles, de vêtements chiffonnés sur lesquels se vautrent les acteurs à plusieurs reprises. Bien sûr, cette mise en scène est supposée représenter le chaos et plus précisément celui de la guerre. Les dialogues, ponctués de propos sexuels («pine rouge» d´un chien censée pénétrer une jeune fille malmenée par la vie, «sucer»,...) n´ont ni queue ni tête et ne contribuent absolument pas à rendre compréhensible une intrigue improbable. Cette impression est renforcée par de fréquents éblouissements dus aux phares d´une automobile, aveuglant Oreste et Pylade (sic!) dont les yeux sont réhaussés de khôl noir à la mode gothique ; voiture de laquelle sort une femme visiblement amochée. Mais sans doute n´y a-t-il rien à comprendre si ce n´est le désespoir et l´instinct de survie des êtres humains quel que soit le degré de leur avilissement.
Résumons donc la double inspiration : la guerre et, en l´espèce, celle de l´ex-Yougoslavie dans les années 1990, et la tragédie antique avec l´obsession de fond que nos deux héros viennent commettre un meurtre (tuer Clytemnestre, souvenez-vous). La performance des acteurs est remarquable, en particulier celle de Paul Savoie (l´amoureux éconduit dans La Promesse de l´aube) que nous appellerons le narrateur et qui tisse une sorte de lien obscur et primordial entre les personnages, tout en faisant des intrusions dans leur propre interprétation, à mi-chemin entre le coryphée et le directeur de la troupe.
Cette forme d´engagement et de thérapie a fortement vieilli - je la croyais d´ailleurs disparue - et fait peser sur le public une atmosphère de plomb comme une prise en otage sans que l´on se sente concerné à défaut de coupable.