Histoire et politiqueL’année dernière, en
couronnant Le Vent se lève et les acteurs d’
Indigènes, le jury avait imprimé au Festival une
couleur historique, voire politique (qui ne reflétait d’ailleurs pas forcément la Sélection elle-même). Cette année, si les soubresauts du monde étaient abordés, c’était plutôt
hors-compétition (
Sicko de Michael Moore,
Un cœur invaincu de M. Winterbottom, La Onzième heure, nouveau documentaire écologique), avec en point d’orgue la présentation surprise, en fin de Festival, du film d’Andrei Nekrassov sur Alexandre Litvinenko (
Rébellion : l’Affaire Litvinenko). En compétition, pas de grande fresque historique à la
Le Vent se lève ou
Indigènes, pas d’épopée collective, on observait au contraire un repli sur les
drames individuels, voire franchement intimes. Quand l’histoire était abordée, c’était par le biais de ses conséquences sur les
destins individuels : la Marjane de
Persepolis, qui vit dans sa chair l’évolution politique de l’Iran après la révolution islamique, ou la Gabita de
4 mois, 3 semaines et 2 jours, conduite à avorter clandestinement dans la Roumanie communiste de Ceaucescu.
Rythme(s)Tandis que sur la Croisette la course contre la montre rythme les esprits et les corps jusqu’à l’épuisement, à l’intérieur des salles, on est souvent face à un regard qui prend son temps, qui étire la
lenteur jusqu’à la
contemplation, et le quotidien à la réflexion métaphysique : ainsi les films de Carlos Reygadas, Andrei Zviaguintsev, Bela Tarr, ou Naomi Kawase ont parfois mis les festivaliers à rude épreuve. En contrepartie de sa patience, les réalisateurs ont gratifié le spectateur de
chefs d’œuvre plastiques (à tel point qu’on a pu parler de festival de chefs opérateurs) : le noir et blanc superbement contrasté de Bela Tarr ou la palette d’infinies nuances de Carlos Reygadas trouvaient sur l’écran gigantesque du théâtre Lumière un magnifique écrin. Le titre du film de Reygadas,
Lumière silencieuse, pouvait d’ailleurs faire programme : dans nombre de ces films, la lumière faisait figure de personnage principal. A charge pour le spectateur de ressentir une forme de
transcendance dans cette perfection visuelle, faute de quoi l'ennui guette.
DramesCette année plus encore peut-être que les précédentes, la comédie semblait le grand absent de la Croisette. Dans cette avalanche de drames mis en scène avec le plus grand sérieux, l’humour noir des frères Coen ou de Quentin Tarantino, a permis d’heureuses respirations ; et l’on aurait volontiers donné un Prix d’interprétation au génial comédien Kang-Ho Song, qui apporte son décalage comique au drame
Secret Sunshine. C’est sans doute aussi pourquoi
Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud a été ovationné : son mélange d’humour et d’émotion en faisait un des films les plus populaires (au meilleur sens du terme) du Festival. Dans la catégorie "noir c’est noir", deux films ont marqué les esprits, avec des fortunes opposées : le choc provoqué par
4 mois, 3 semaines et 2 jours s’est retourné en sa faveur et propagé jusqu’au Palmarès. En revanche, le radical
Import/Export d’Ulrich Seidl a endossé la défroque du vilain petit canard : la désapprobation des spectateurs (quittant la salle par rangées entières) et des critiques, n’a pas été désavouée par le jury.
Thèmes : deuil et religionDifficile de tracer des lignes thématiques entre des films venus d’horizons (géographiques, stylistiques) si divers. Cependant deux thèmes se sont dégagés très fortement au fil des projections : celui du
deuil d’abord (ou de la difficulté de se reconstruire après la perte d’un être cher) qui réunissait des propositions aussi diverses que
Tehilim de Raphaël Nadjari et les
Chansons d’amour de Christophe Honoré,
La Forêt de Mogari de Naomi Kawase et
De l’autre côté de Fatih Akin. Parfois liée à ce thème du deuil (dans le film de Raphaël Nadjari et
Secret Sunshine de Lee Chang-Dong), la
religion faisait une apparition remarquée. Judaïsme (
Tehilim), Islam (
Persepolis), religions chrétiennes (
Secret Sunshine), les trois grands monothéismes, du moins certains de leurs fidèles, auront été la cible de vives critiques. Mais alors que deux films semblaient
empreints de spiritualité (
Le Bannissement,
Lumière silencieuse), c’est au très laïque Fatih Akin pour
De l’autre côté qu’est allé le
Prix Œcuménique.
PalmarèsLe jury ne semble pas cette année avoir cherché à faire sens (politiquement ou artistiquement : pas de "double prix", de prix d’interprétation "collectif"), s’attachant plutôt à distinguer la qualité d’
œuvres nombreuses et diverses. Beaucoup de prix (dont un double Prix du Jury, un Prix du Soixantième pour Gus Van Sant) ont permis de récompenser pas moins de
neuf films sur les vingt-deux sélectionnés. On remarquera que les signatures prestigieuses, sans lequel le Festival ne se ressemblerait pas, (Tarantino, Sokourov, Tarr, Wong Kar Wai, Kusturica, les Coen) n’ont pas fait l’événement, et que le Jury a préféré distinguer des
auteurs en devenir (le symbole le plus fort étant la
Palme d’or attribuée au roumain Christian Mungiu), et des œuvres à priori fragiles ou difficiles. Cause ou conséquence de ces choix, on notera enfin qu’à l’exception du plus européen d’entre eux, Gus Van Sant (il est aujourd’hui produit par la société française MK2) les réalisateurs américains sont repartis bredouilles, malgré des films très réussis (
Zodiac,
No country for old men,
We own the night). On murmure déjà que Thierry Frémaux aura du mal à faire revenir les studios sur la Croisette, l’année prochaine…