Cannes 2007 : bilan et palmarès
Histoire et politique
L’année dernière, en couronnant Le Vent se lève et les acteurs d’Indigènes, le jury avait imprimé au Festival une couleur historique, voire politique (qui ne reflétait d’ailleurs pas forcément la Sélection elle-même). Cette année, si les soubresauts du monde étaient abordés, c’était plutôt hors-compétition (Sicko de Michael Moore, Un cœur invaincu de M. Winterbottom, La Onzième heure, nouveau documentaire écologique), avec en point d’orgue la présentation surprise, en fin de Festival, du film d’Andrei Nekrassov sur Alexandre Litvinenko (Rébellion : l’Affaire Litvinenko). En compétition, pas de grande fresque historique à la Le Vent se lève ou Indigènes, pas d’épopée collective, on observait au contraire un repli sur les drames individuels, voire franchement intimes. Quand l’histoire était abordée, c’était par le biais de ses conséquences sur les destins individuels : la Marjane de Persepolis, qui vit dans sa chair l’évolution politique de l’Iran après la révolution islamique, ou la Gabita de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, conduite à avorter clandestinement dans la Roumanie communiste de Ceaucescu.

Rythme(s)
Tandis que sur la Croisette la course contre la montre rythme les esprits et les corps jusqu’à l’épuisement, à l’intérieur des salles, on est souvent face à un regard qui prend son temps, qui étire la lenteur jusqu’à la contemplation, et le quotidien à la réflexion métaphysique : ainsi les films de Carlos Reygadas, Andrei Zviaguintsev, Bela Tarr, ou Naomi Kawase ont parfois mis les festivaliers à rude épreuve. En contrepartie de sa patience, les réalisateurs ont gratifié le spectateur de chefs d’œuvre plastiques (à tel point qu’on a pu parler de festival de chefs opérateurs) : le noir et blanc superbement contrasté de Bela Tarr ou la palette d’infinies nuances de Carlos Reygadas trouvaient sur l’écran gigantesque du théâtre Lumière un magnifique écrin. Le titre du film de Reygadas, Lumière silencieuse, pouvait d’ailleurs faire programme : dans nombre de ces films, la lumière faisait figure de personnage principal. A charge pour le spectateur de ressentir une forme de transcendance dans cette perfection visuelle, faute de quoi l'ennui guette.

Drames
Cette année plus encore peut-être que les précédentes, la comédie semblait le grand absent de la Croisette. Dans cette avalanche de drames mis en scène avec le plus grand sérieux, l’humour noir des frères Coen ou de Quentin Tarantino, a permis d’heureuses respirations ; et l’on aurait volontiers donné un Prix d’interprétation au génial comédien Kang-Ho Song, qui apporte son décalage comique au drame Secret Sunshine. C’est sans doute aussi pourquoi Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud a été ovationné : son mélange d’humour et d’émotion en faisait un des films les plus populaires (au meilleur sens du terme) du Festival. Dans la catégorie "noir c’est noir", deux films ont marqué les esprits, avec des fortunes opposées : le choc provoqué par 4 mois, 3 semaines et 2 jours s’est retourné en sa faveur et propagé jusqu’au Palmarès. En revanche, le radical Import/Export d’Ulrich Seidl a endossé la défroque du vilain petit canard : la désapprobation des spectateurs (quittant la salle par rangées entières) et des critiques, n’a pas été désavouée par le jury.

Thèmes : deuil et religion
Difficile de tracer des lignes thématiques entre des films venus d’horizons (géographiques, stylistiques) si divers. Cependant deux thèmes se sont dégagés très fortement au fil des projections : celui du deuil d’abord (ou de la difficulté de se reconstruire après la perte d’un être cher) qui réunissait des propositions aussi diverses que Tehilim de Raphaël Nadjari et les Chansons d’amour de Christophe Honoré, La Forêt de Mogari de Naomi Kawase et De l’autre côté de Fatih Akin. Parfois liée à ce thème du deuil (dans le film de Raphaël Nadjari et Secret Sunshine de Lee Chang-Dong), la religion faisait une apparition remarquée. Judaïsme (Tehilim), Islam (Persepolis), religions chrétiennes (Secret Sunshine), les trois grands monothéismes, du moins certains de leurs fidèles, auront été la cible de vives critiques. Mais alors que deux films semblaient empreints de spiritualité (Le Bannissement, Lumière silencieuse), c’est au très laïque Fatih Akin pour De l’autre côté qu’est allé le Prix Œcuménique.

Palmarès
Le jury ne semble pas cette année avoir cherché à faire sens (politiquement ou artistiquement : pas de "double prix", de prix d’interprétation "collectif"), s’attachant plutôt à distinguer la qualité d’œuvres nombreuses et diverses. Beaucoup de prix (dont un double Prix du Jury, un Prix du Soixantième pour Gus Van Sant) ont permis de récompenser pas moins de neuf films sur les vingt-deux sélectionnés. On remarquera que les signatures prestigieuses, sans lequel le Festival ne se ressemblerait pas, (Tarantino, Sokourov, Tarr, Wong Kar Wai, Kusturica, les Coen) n’ont pas fait l’événement, et que le Jury a préféré distinguer des auteurs en devenir (le symbole le plus fort étant la Palme d’or attribuée au roumain Christian Mungiu), et des œuvres à priori fragiles ou difficiles. Cause ou conséquence de ces choix, on notera enfin qu’à l’exception du plus européen d’entre eux, Gus Van Sant (il est aujourd’hui produit par la société française MK2) les réalisateurs américains sont repartis bredouilles, malgré des films très réussis (Zodiac, No country for old men, We own the night). On murmure déjà que Thierry Frémaux aura du mal à faire revenir les studios sur la Croisette, l’année prochaine…

Posté par Zéro de conduite le 28.05.07 à 14:56
Commentaires
De Salsapicante, posté le 29.05.07 à 09:52

à noter que Zviaguintsev et Fatih Akin ont déjà été couronnés respectivement par les Festivals de Venise (Lion d'Or) et Berlin (Ours d'or)

De vive jamel, posté le 29.05.07 à 13:50

Il y en a un qui a fait de la politique c'était Jamel Debbouze. Hilarant son pseudo "ralliement officiel" à Nicolas Sarkozy et son invitation à un jogging républicain "avec Faudel et Mireille Mathieu". et bravo pour son rappel du Conseil National de la Résistance. Il va nous en falloir des petits gars comme ça…

De Erg, posté le 31.05.07 à 15:43

Palmarès tiedounet… quitte à donner des prix à tout le monde, ils auraient pu filer un truc à Gray, Fincher ou aux Coen (qui il est vrai ont déjà tout raflé à Cannes), plutôt que d'en remettre une louche sur le Van Sant. Mais bon je n'ai pas vu les films (sauf les deux trois qui sont sortis), alors…


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