A Cannes les réactions du public font partie du spectacle : salles qui se vident d’ennui ou de désapprobation, broncas ou ovations quand la lumière se rallume, réactions spontanées du public lors même des projections. Il nous a été donné d’assister à deux micro-événements de ce genre dimanche dernier. Lors de la projection de Gegenüber de Jan Bonny à la Quinzaine des Réalisateurs, des cris de joie et de victoire ont salué la première gifle que Georg rend à sa femme Anne, qui le bat depuis le début du film, à rebours des schémas habituels. A la toute fin de Mang Shan de Li Yang (curieusement traduit en Blind Moutain en anglais et… Sourdes vallées en français), Xuemei fracasse d’un vigoureux coup de machette la tête de son "mari", un paysan qui l’a acheté 7000 yuans (étudiante, elle a été kidnappée), la séquestre et la viole depuis plusieurs mois, en toute bonne conscience et avec la complicité active de tout son village. A la projection de 15 h, le geste a provoqué un tonnerre d’applaudissements dans la salle Bazin où le film était présenté dans le cadre de la sélection Un Certain Regard.
Si la réaction spontanée du public de Gegenüber pouvait s’expliquer sinon s’excuser par le sujet et le ton un peu grinçants du film, les applaudissements non moins spontanés de celui de Mang Shan nous ont plongé dans le malaise. A la différence de celui de Georg, le geste défoulatoire de Xuemei n’a rien de libératoire : on devine le sort tragique réservé à la jeune femme (et à son père dont l’arrivée annonçait un espoir vite déçu) par les villageois après la mort d’un des leurs. Comment donc un film qui se présentait devant un public de festivaliers (a priori plutôt éduqué) bardé de si généreuses intentions peut-il tourner (au sens culinaire du terme), à l’appel au meurtre ?
Le tableau de l’humanité que dresse Mang Shan n’est pas sans rappeler Dogville de Lars Von Trier : veulerie et cupidité généralisées, concupiscence des hommes, complaisance des femmes. Mais à la différence de la fable du réalisateur danois, Li Yang prend soin de replacer son histoire dans un contexte économique et culturel précis, celui d’un petit village perdu de la Chine du Nord : misère de moins en moins supportable à mesure que l’on se convertit au capitalisme (l’argent est une obsession partagée par tous les personnages), survivance des schémas patriarcaux traditionnels, ravages de la préférence donnée au garçon (encore aggravée par la politique de l’enfant unique), démission des autorités, absentes ou corrompues, qui auraient pu corriger ces travers. Sur ce sujet ô combien scabreux, la mise en scène de Li Yang (déjà auteur du magnifique Blind shaft) évite le voyeurisme. Alors d'où vient cette gêne qui nous a accompagné pendant tout le film, et qu'ont confirmée les applaudissements du public ? C'est sans doute que Mang Shan ne donne aucun espoir à ses personnages, ni ne semble tirer d'enseignement des mésaventures de son héroïne. A quoi peut donc servir sa projection dans des cinémas occidentaux, devant un public qui n'est pas concerné par cette situation, et n'y pourra changer grand chose ?
Mang Shan (Sourdes vallées) de Li Yang. Un Certain Regard