
Cannes la première fois c’est sans doute comme Disneyland ou Hollywood : la
construction mythique se heurte à une
réalité géographique très prosaïque. Cannes ce n’était donc que ça ? Il faut réajuster toutes les images emmagasinées au fil des années (terrasses, chambres et couloirs d’hôtel, plateaux télévisés, portions de plages et pontons de yachts, et bien sûr les fameuses "Marches") à une géographie physiquement vécue (dans d’incessants déplacements notamment).
On se rend donc compte que le "Festival" se résume finalement à deux lieux où tout se passe : le massif
Palais des Festivals d’abord, ses entrailles qui habitent le grouillant Marché du film, ses dépendances (les "Villages"), le Grand Théâtre auquel il sert d’écrin (qui lui seul frappe par ses dimensions, qu’on n’associe plus à celles d’une salle de cinéma) ; la
Croisette ensuite, long ruban qui s’étire entre les
deux scènes du paraître que constituent la plage et le front de mer, et qui monopolise palaces, salles de projection, plateaux de télévision, festivaliers et badauds.
Pour le reste et hors ce régime d’exception urbaine qui dure le temps du festival (et qu’analyse bien le sociologue Emmanuel Ethis : "
Pour le festivalier qui vient par la route, l’arrivée à Cannes donne rapidement l’impression d’une ville qui échappe, en partie, au régime ordinaire de la vie urbaine. (…) Toute une série d’éléments matérialise un changement profond dans le domaine de l’accessibilité qui, associée à la diversité des populations et des modèles culturels, constitue le trait générique de la ville."), Cannes ne semble à rien tant qu’à une ville de la
French Riviera, toute entière tournée vers le
tourisme de luxe, qui lui-même génère à son tour une affluence plus populaire. Comme le résume le
site de la ville : "
C’est le séjour paradisiaque des grands de ce monde et des nantis. C’est l’agitation des congrès internationaux. C’est aussi, en été, le frisson du vacancier qui, la tête pleine de rêves, foule le tapis rouge aux marches du palais."
Il est vrai qu’au départ rien ne prédestinait la station balnéaire favorite des Anglais (c'est Lord Brougham and Vaux qui "lance" la ville dans
les années 1830) à devenir une autre "Mecque du cinéma". Officiellement, la ville a été choisie pour "
son ensoleillement et son cadre enchanteur", mais comme le rappellent
les Cafés Géos, le choix était autrement stratégique puisqu’il s’agissait de
concurrencer le Festival de Venise : "
Comment concurrencer la Mostra, le seul Festival de cinéma au monde, lui prendre sa place ? Le soleil et la mer sont les éléments attractifs nécessaires à la réussite de cette entreprise ? Faudrait-il un déterminant climatique ? N’y aurait-il de bons festivals qu’au bord de la mer ? Et peurt-on concurrencer Venise en choisissant une ville au Nord de l’Europe ? Un temps, on hésite : ce sera le plus loin possible du pôle vénitien, soit au plus près. Biarritz ou Cannes ? Deux villes de villégiature sans passé historique marquant mais qui ont des palais et un beau théâtre maritime. Cannes finit par l’emporter, pour l’hôtellerie, les infrastructures, le pied de nez géographique à l’Italie qui regarde vers l’Est de la plaine du Pô. Cannes sera l’anti-Venise. Cannes sans palais aussi prestigieux que le Danieli, mais qui a reçu la reine Victoria, tout ce que la Russie connut d’impératrices, tous les princes et ducs qu’a compté l’Europe au temps de sa splendeur ."
Difficile donc de reprocher à Cannes de n'être pas Berlin ou Venise (qui abritent les deux autres grands festivals européens), de déplorer son goût du clinquant et du luxe : c'est précisément pour ces qualités/défauts qu'elle a été choisie.