Écrans
L'Actu des Images fixes et animées au Québec. Cinéma, TV, Web...

capote_2.jpg Faute de goût et de sensibilité, la masse se sera ruée, durant ces vacances, dans les mauvaises salles de cinéma, afin de voir sur grand écran les aventures du grand singe New Yorkais relooké à la sauce Jackson, j'ai nommé King Kong. Certains cinéphiles, plus avisés, préfèreront à ce cocktail d'effets spéciaux pas si excellents un film plus sobre, plus sensible, et indubitablement plus poignant, Capote.
  Truman Capote, célèbre journaliste New Yorkais, est amené à écrire un article sur le meurtre d'une famille du Kansas, article qui se transformera vite en livre: In cold Blood, dernière œuvre achevée de l’un des plus grands auteurs américains du XXème siècle. Ce film raconte l’amitié surréelle qui se développe entre l’un des coupables, Perry Smith, et l’écrivain.
   Philip Seymour Hoffman, pour son premier grand rôle au cinéma, nous prouve qu'il est de la trempe des grands, en nous offrant un performance en tous points remarquable. Il entre avec finesse dans la peau d'un personnage à la fois fascinant et antipathique, qui, prêt à tout pour faire avancer son livre et lui donner une fin, ira jusqu’à mentir à Perry, et feindre l’attachement. Tantôt hilarant dans ses remarques, tantôt touchant, Hoffman nous fait passer du rire aux larmes  avec une aisance inouïe, nous faisant oublier son rôle caricatural et burlesque dans Boogie Nights. Face à lui, Clifton Collins Jr interprète à merveille le tueur aux allures de chien battu, qui sous le coup de la folie, change un simple cambriolage en une effroyable tuerie.
   Comme Truman le dit lui même, il existe en Amérique deux mondes distincts: celui, des petites gens et celui des assassins, deux mondes qui se rencontrent  de façon dramatique le jour de l’assassinat. L’auteur se fait alors  porte parole du criminel, sans toutefois le justifier, dans le but de montrer son aspect humain.
   Point culminant du film, l'exécution inéluctable des meurtriers, une scène instantanément culte tant elle est savamment composée. Les différents personnages présents se répartissent sur l'écran comme des taches de couleur sombres sur un tableau. La potence, au centre du cadre, tranche par son horizontalité, tandis que la corde, chutant à la verticale, scinde le tout comme un axe de symétrie. Seul, le condamné monte les marches une à une, respirant de plus en plus fort. On lui passe la corde au cou, la cagoule sur la tête, gros plan sur le visage de Perry, puis on retourne en plan éloigné. Le corps inanimé, réduit à l’état de silhouette, tombe, se balançant de gauche à droite au bout de la corde. Tout est dit, Bennett Miller se hisse au rang de maître.
    Car enfin le film frappe aussi par son aspect visuel. La palette de couleurs est volontairement délimitée, et la répartition des personnages est telle que l'on a l'impression d'être, la plupart du temps, face à des tableaux de Hopper. Comme chez le peintre, Miller place ses personnages seuls dans de grands espaces ternes, intérieurs ou extérieurs. Apologie du glauque et du mélancolique, ce film nous questionne aussi sur notre solitude, sentiment que le personnage éprouve à de nombreuses reprises, tant sa mission d’artiste est lourde, tant sa fonction l'isole et le pousse au mensonge.
     Capote est donc la surprise de ce début d'année 2006, puisqu'il effectue deux tours de force majeurs: celui de parier sur un acteur jusqu'ici de seconde zone, et sur une histoire plutôt anodine aux yeux de la mémoire collective à l’image du livre In cold Blood, qui a inspiré le film. Acteurs brillants pilotés par un réalisateur de génie, tels sont les outils de ce film à oscars, qui restera dans les annales du cinéma.

Stoobidou

Posté dans Écrans par Mandelstam le 12.01.06 à 02:04 - 2 commentaires

neuvaine.jpgInutile de le cacher, La Neuvaine est, à notre sens, l’un des meilleurs films présentés sur les écrans québécois cette année. La formulation est rude, âpre, dans la droite ligne des œuvres précédentes du cinéaste québécois Bernard Émond, déjà auteur fétiche des voies marginales après La Femme qui boit et 20h17 rue Darling.
L’action raconte l’histoire de Jeanne, une femme médecin  au bord du suicide après la mort tragique d’une de ses patientes et de son bébé, une mort dont elle croit porter un poids obscur. À Sainte Anne de Beaupré où elle pense passer à l’acte, elle fait la rencontre de François un jeune homme qui prie pour la guérison de sa grand-mère. Sa foi naïve et simplement offerte lui redonnera l’espérance. L’Espérance, le mot est lâché. Maintenant que je l’ai dit ne vous précipitez pas sur un préjugé : c’est encore un film comme Les Choristes, encore un de ces drames sentimentalistes…
La Neuvaine se démarque justement par sa simplicité. Bernard Émond renouvelle ses questionnements d’ancien anthropologue pour poser son regard d’athée sur le phénomène de la Foi. Il s’intéresse en particulier à la recherche du sacré dans une société qui l’a évacué avec mépris au profit de la consommation : « Mais de plus en plus, je suis préoccupé par la nécessité de la transcendance dans un monde sans Dieu. Je ne peux pas admettre que le samedi au centre d’achats soit l’unique horizon de l’expérience humaine. »
 Patrick Drolet a un rôle qui requiert d’être à la « frontière entre simple et simple d’esprit » ainsi que l’aurait qualifié Bernard Émond. Son visage exprime rarement des sentiments, sans jamais apparaître impassible. Drolet a reçu grâce à ce rôle le Prix 2005 du meilleur interprète masculin au Festival International de film de Locarno (Lien), qui en a salué la subtilité. Cependant, je trouve qu’Élise Guilbaut a eu le rôle plus complexe, plus difficile à exécuter. Elle en a fait une performance unique.
 Les images du paysage québécois s’harmonisent avec les scènes intenses et tendent à alléger la tension des personnages. Les scènes qui montrent le vol des oies et le visage de Jeanne qui redevient paisible à cette vue sont remplies de son espoir regagné. 
 
La Neuvaine
Un film de Bernard Émond
Trailer
Gonnabealright

Posté dans Écrans par Mandelstam le 29.10.05 à 17:07 - 0 commentaire